Réponse à Moussa Fall Imprimer
Jeudi, 17 Mars 2011 11:14

Monsieur Moussa,
Le 7 du mois courant sur le site TAQADOUMY que je n’ai pas visité depuis plus d’un mois, j’ai lu avec attention l’interview accordée, par vous, au Journal Biladi, du 26 janvier dernier ; d’où la présente réaction un peu tardive. Toutefois, connaissant vos qualités humaines qui font largement consensus et qui occupent une place importante dans mon estime, je ne vous aurais jamais écrit ouvertement si je n’étais pas animé par une ardente passion pour le débat d’idées. Mais il me faut écarter un soupçon probable en soulignant tout de suite ma qualité de membre d’une commission nationale du parti de l’Union Pour la République (UPR). Pour autant, et vous le savez, je n’ai pas la réputation de verser dans les stéréotypes ridicules de la flagornerie ni dans le manichéisme grotesque des activistes politiques, encore moins dans la polémique qui n’avance en rien.
Notre divergence ici serait donc strictement d’ordre intellectuel, portant notamment sur la démarche politique de votre parti (ADIL).
Mon propos ainsi cadré pour fixer les idées, venons-en à l’essentiel : vous avez expliqué dans cette interview les raisons qui ont amené ADIL à négocier et à signer un accord politique avec la majorité.
Votre analyse est, somme toute cohérente, et sans doute pertinente, par endroits ; mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec les conclusions que vous y dégager, aussi bien sur la portée même de ce protocole d’accord que sur les objectifs de ladite démarche, et voici pourquoi :

Le réalisme politique, un crédo ou un confortable alibi ?

Dussé-je me tromper sur la vraie nature de cette entente politique, qui s’apparente à un accord de reddition, selon vos adversaires, mais au vu de ses éléments constitutifs et pour convaincre davantage, il eût mieux valu que les propositions de reforme présentées par votre parti soient beaucoup plus explicites avec des indicateurs déclinés dans le cadre d’un programme partagé.  Précisément parce que dans ce genre d’entente, comme dans tout autre accord, les termes de référence ne doivent pas restés dans de simples énoncés – fussent-ils salutaires – dont la perspective ou l’horizon est proprement invisible. Certes, en politique, ce ne sont pas les faits bruts qui comptent mais la perception que l’on a dans l’action. Ce n’est pas une question d’honnêteté ou de sincérité mais de regards et de comportements. Or qui peut démontrer l’effet interactif ou même putatif de cet accord sur l’orientation politique des deux formations signataires ?
D’aucuns ont vite imaginé que cette nouvelle alliance avait des allures de mosaïque inachevée.  Mais ce sont surtout vos adversaires qui suspectent formellement votre parti d’avoir plutôt joué à la martingale, recherchant plus un alibi pour son ralliement à l’UPR qu’une mutation politique vers un destin commun.
S’il en est ainsi, comment la plus grande partie du cercle dirigeant d’ADIL pourrait-elle s’affranchir de l’insinuation dont elle est la cible à travers le discours fondateur de l’UPR sur la lutte contre la gabegie et ceux qui sont considérés en être les auteurs par le passé ? 
Et quelle sera désormais la place dudit cercle dans ce discours qui va devoir continuer de se forger un contenu sur la rupture avec ce passé? 
Pour le moment, ces questions restent en suspend. Sauf pour le Chef de l’Etat, du moins sur la dernière, lui qui avait donné une réponse sans équivoque à cette question dans sa récente interview accordée à la Tribune. Sa réponse était si claire et limpide qu’elle ne laissait entrevoir aucune ouverture sur les motivations et la démarche de ceux au sein de votre parti qui se sont finalement  avoués que leur « position naturelle est d’être dans la proximité du pouvoir en place »,  quelle que soit  par ailleurs la nature de celui-là, comme s’ils ne portaient aucun projet de société et n’étaient imbus que d’une banale ambition derrière laquelle s’abritent des intérêts purement personnels.
Il est vrai qu’une telle attitude ne porte pas de valeurs collectives et n’a rien à voir avec l’engagement politique, elle est même contraire à la caractéristique propre des dirigeants de partis qui assument l’angoisse sociétale et incarnent l’attente des citoyens : parce qu’il y a dans l’engagement politique une dimension morale qui lui vient de ce qu’il doit nécessairement trouver son équilibre entre l’action et le discours ou les idées que l’on défend. Nul doute aussi  que les idéologies et les beaux principes sont maintenant dépassés, mais les citoyens ont toujours ce besoin instinctif de sentir de la conviction chez ceux qui veulent les gouverner. Car – c’est connu en politique – l’absence de conviction va toujours de pair avec l’absence de morale. Et ce qu’on appelle l’habilité politique, qui est ici la première marque des opportunistes, peut être appréciée un temps, mais elle finit inévitablement par être rejetée ; encore que les partis qui en font leur crédo sont toujours marginaux. Tout simplement parce qu’il n’y a pas dans l’histoire un seul parti politique qui ait vraiment compté et dont les dirigeants n’aient pas été habités par une forte conviction qu’ils ont su faire partager. Sans doute faut-il parfois composer, c’est le lot naturel de l’action politique, mais sans jamais perdre de vue l’objectif ni cesser de le désigner clairement et publiquement.  
En réalité, dans notre microcosme politique et vue la trajectoire de ses acteurs, ils sont peu nombreux ceux qui pourraient franchement réprouver cette habilité politique dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ressemble à une hypocrisie générale et qu’elle est étrangement la mieux partagée dans ce pays. Et tout le monde sait que ces acteurs politiques affichent tous une sorte de pudeur pharisienne sur ce sujet. Pendant qu’ils sont aux affaires, en effet, chacun d’eux feint de regarder le maître du moment comme s’il était un être idéal, omniscient et décidé, laborieux et intègre, réfléchi et averti. Il n’en est évidement rien dans leurs esprits et aucun n’y croit vraiment, même pas les plus proches collaborateurs dudit maître sous l’égide duquel ils prétendent pourtant tracer le destin du pays.  C’est ce qu’ils appellent le ‘’réalisme politique’’ qui conduit à s’accommoder de tous les régimes qui se sont succédé.  Et tout celui qui remet en cause leur ‘’réalisme’’ est traité de naïf, sinon plus. Car avec eux, la politique est toujours manœuvrière, le mariage entre l’action et la conviction est une utopie ou une affaire d’idiots futiles. Ce ‘’réalisme ’’ est devenu aussi normal que répandu chez nous qu’il a fini par corrompre le jugement de tout le monde. C’est dire qu’il constitue l’un des plus graves périls de notre devenir démocratique, parce qu’il ne mène qu’à l’involution politique – c’est-à-dire nulle part.
Et devant toute cette mentalité plutôt dirimante pour une démocratie naissante, l’on est contraint de s’interroger avec plus d’attention sur les positions lunatiques de notre classe politique qui navigue sans cesse entre adhésion et rupture, engagement et retournement, réconciliation et mésentente. Comme si, pour elle, la politique n’était au mieux qu’un simple tremplin pour se frayer un chemin... 


Quand la politique devient à la fois superficielle et l’unique repère

Voilà déjà plusieurs décennies que les mauritaniens ressentent un profond malaise parce qu’ils n’ont jamais eu l’impression de se trouver dans un Etat de droit ou  un pays vraiment démocratique avec ce que celui-ci comporte d’institutions indépendantes et impersonnelles.  Il s’agit pourtant d’un pays riche par sa diversité culturelle et tolérant dans le tréfonds de son âme, complexe par ses courants et contre-courants groupusculaires, mais il n’en a pas moins évacué la politique dans une fonction subalterne et banalement utilitaire ; ce qui explique qu’il ne reste plus de place pour une ambition politique exaltante, celle qui se préoccupe de la construction d’un destin  démocratique par un projet de société consensuel.
Exemple : depuis plus d’une génération au moins, toute l’administration de ce pays est ballotée d’une semaine à l’autre au gré des ‘’ mesures individuelles’’ prises en Conseil des ministres.
Tous les responsables et cadres de cette administration sont quotidiennement absorbés par leur condition, puisqu’ils n’ont point de repère pour orienter leur carrière. Ils vivent  tous dans une perpétuelle incertitude du lendemain et partagent une grande convoitise devant les nominations aux hautes fonctions et une non moins grande résignation devant leur ‘’descente’’. Aussi, dans la tourmente des changements brusques qui se répètent souvent, tout devient encore plus fragile et plus inquiétant. Reste alors un seul repère : faire la politique sous le sceau du ‘’réalisme’’ pour se maintenir ou se faire une place au soleil, contre vents et marées et à n’importe quel prix.
Autre exemple : Pourquoi tant de mutisme de nos partis politiques sur des sujets aussi importants pour notre avenir ? Ils ne devraient pourtant pas avoir la même approche et la même conception ni du rôle de l’Etat, ni de sa politique économique, ni des réformes fiscales, ni de l’exercice des libertés, ni du système éducatif, ni de la politique de l’emploi et du progrès social, ni de la sécurité du pays, ni de sa diplomatie. Ils pouvaient encore axer le débat politique autour de quelques actions importantes du gouvernement, de l’influence du parlement, de l’indépendance du pouvoir judiciaire, de la crédibilité de la presse, de l’efficacité et de la responsabilité des syndicats, des résultats de la décentralisation et du développement régional,  de l’implication de la société civile, etc. 
Tels sont, entre autres, des sujets qui devraient diviser utilement nos partis et les amener à un affrontement créateur, tempéré par le respect des opinions contraires.
Mais ce débat-là passe inévitablement par l’organisation et la mise en place d’un cadre politique consensuel, même si ce mot a quelque chose d’une vue de l’esprit, d’où la nécessaire réforme des médias publics et leur ouverture aux acteurs politiques. C’est la préfiguration de la société que nous voulons tous pour nous-mêmes et pour les générations futures. Car si nous vivons dans un monde changeant mais surtout imprévisible, il nous faut dès à présent savoir où nous voulons aller. Or la démocratie n’a de sens que si elle s’impose aux acteurs politiques de tous les bords comme un besoin vital et une nécessité évidente.  

Sur l’austérité budgétaire

Ici, comme vous l’avez souligné, il est  effectivement difficile de comprendre à première vue cet étrange raisonnement qui consiste à diminuer excessivement les ressources affectées au fonctionnement des administrations pour ensuite reprocher à celles-ci de mal fonctionner. Mais si ce raisonnement était inspiré par « la revue des dépenses publiques » (public expenditure review)  du FMI et de la Banque Mondiale, on pourrait alors imaginer qu’il s’agit de la logique doctrinale de ces deux institutions qui  imposent aux pays sous développés, dont les gouvernements ne savent pas toujours  comment s’y prendre,  une ligne de conduite drastique affectant à la fois les dépenses courantes et les dépenses de développement ou d’investissement. Pour ces institutions, en effet, la réduction de l’emploi dans le secteur public et les compressions budgétaires dans les programmes sociaux, ainsi que dans toutes les autres catégories de dépenses publiques, sont des mesures d’austérité indispensables. Et c’est la Banque Mondiale qui se charge de surveiller étroitement la structure de ces dépenses publiques. C’est ainsi qu’elle supervise dans beaucoup de pays la composition des dépenses de chaque secteur ministériel. Elle exige même la compression des dépenses ordinaires de l’Etat et la mise en œuvre d’un programme de dépenses ciblées. Le but déclaré de cette politique est  d’amener ces gouvernements à atteindre l’objectif des équilibres budgétaires et à réduire la pauvreté à moindre coût. Mais c’est là un objectif assurément douteux puisque ni la Banque Mondiale ni aucun de ces gouvernements n’ont pu démontrer, par expérience, les succès de cette politique qui a souvent produit le contraire des résultats escomptés. Car ce sont justement ces compressions budgétaires qui sont en grande partie responsables de la dégradation de l’enseignement dans les écoles publiques ainsi que la détérioration des services dans les centres de santé et les hôpitaux, faute d’équipements et de conditions de travail satisfaisantes qui en résultent ; elles conduisent ensuite à un processus de privatisation partielle des services sociaux, de licenciement continuel des salariés  et d’exclusion de larges couches de la population qui sont incapables de payer les frais d’éducation et de santé.
D’autre part, les pays qui ne sont pas soumis à cette politique d’austérité draconienne, parce qu’ils sont développés ou émergents, nous explique-t-on, retrouvent-ils jamais leurs équilibres budgétaires ?  Cette question pourrait étonner les grands adeptes de la thérapie des institutions de Bretton Woods, elle pourrait même leur paraître simpliste ou banale ; mais passons vite. Car il y a plus étonnant au sujet des pays ici en question : lorsqu’un gouvernement n’est pas politiquement bien coté aux yeux des partenaires au développement, notamment en matière de gouvernance transparente et de démocratie, se déclenche alors un processus plein d’écueils donnant l’impression que ces partenaires s’y entendent implicitement sous la houlette du FMI et on applique à ce gouvernement une politique oscillatoire de la réduction du déficit budgétaire. En fait, on lui fixe d’abord un taux de pourcentage par rapport à son PIB ; le gouvernement atteint cet objectif et dans de longues négociations ou à l’intérieur d’un accord de prêt en cours, le FMI abaisse ce taux sous prétexte que le programme de dépenses engagé par le gouvernement est inflationniste. Mais une fois que ce nouveau taux est atteint, le FMI exige encore sa réduction et ainsi de suite jusqu’à la vraie satisfaction des conditions politiques qui ne sont  pourtant jamais mises explicitement sur la table des négociations. Par contre, pour un gouvernement bien vu au plan politique, les accords de prêts avec ces partenaires se transforment rapidement en une simple procédure, leurs guichets deviennent facilement accessibles et leur regard sur les dépenses publiques change complaisamment d’optique.         

AHMEDOU OULD MOUSTAPHA