Idée:Leçons du "miracle’’ tunisien Imprimer
Mercredi, 19 Janvier 2011 11:18

La chute vertigineuse du régime de Benali reste pour beaucoup d‘observateurs une énigme inextricable. A force d‘être tellement vanté et présenté comme modèle de développement économique et social, de stabilité et d‘ouverture, le modèle tunisien ne paraissait souffrir de nulle défaillance grave.
Aux voix rares en occident qui fustigeaient le manque de libertés publiques en Tunisie, on répondait habituellement que c‘est le prix nécessaire pour faire rempart à l‘extrémisme. Usant d‘un historicisme sommaire, d‘autres légitimaient le despotisme de Benali comme une phase transitoire obligatoire à la démocratie qui nécessite comme condition de succès et de solide ancrage un seuil avancé de développement et une classe moyenne élargie.
Le "miracle tunisien" (formule malheureuse inventée par l‘ex-président français Chirac) reposait en effet sur 3 piliers :
-Une économie de service en fulgurante expansion, basée sur le tourisme bon marché favorisé par la proximité de l‘Europe et par une stratégie de communication et de promotion efficiente. La Tunisie de Benali vendait bien son soleil doux, ses plages de rêve, ses sites archéologiques et patrimoniaux remarquables. L‘activité touristique en plein essor alimentait un secteur bancaire florissant et offrait d‘immenses opportunités d‘emploi pour une population jeune et instruite.
-Un système éducatif réputé a juste titre performant et moderne, qui faisait la fierté de la Tunisie et qui a eu comme impact majeur l‘émergence d‘une large classe moyenne constituée essentiellement d‘universitaires entreprenants et dynamiques.
-Une surenchère idéologique intense, qui puise sa discursivité et son registre de mobilisation du modèle laïc et moderniste élaboré par le leader de la libération et fondateur de la république "Habib Bourguiba". Au sein ce modèle, la promotion de la femme occupe une place primordiale. Le grand récit de libération de la femme a continué avec Benali, et a constitué même un axe majeur de son discours politique.
Au-delà de cette image attractive, les tares et failles du modèle tunisien commencèrent à paraître au grand jour après un bref printemps démocratique.
La marge de libertés publiques se rétrécit jusqu‘à l‘étouffement, la presse devint monocolore sans aucune voix dissonante, le "boom économique" alla de pair avec une corruption qui finit par gangréner le tissu économique en entier.
Cependant le président Benali a réussi à forger son système de gouvernance sur une série de paradoxes originaux: un totalitarisme cruel au visage humaniste, des pratiques despotiques qui se fondent normativement sur le lexique de droits de l‘homme instrumentalisé  au fond, un "plupartisme" sans pluralisme (autoritarisme compétitif selon la formule d‘Abdel Wedoud Ould Cheikh), une présidence impériale et à vie réaffirmée et célébrée dans les messes électorales régulières, une libéralisation économique qui masque le monopole du clan familial.
Le répertoire sémantique des lumières et de la modernité est ainsi vidé de son pathos émancipatoire et égalitaire, pour être réduit à un paradigme développementaliste qui s‘ajuste sans difficultés au marché des normes et concepts véhiculés par les institutions financières internationales, qui ont toujours présenté la Tunisie comme "meilleur élève" d‘Afrique.
L‘intelligentsia tunisienne au penchant laïc frileux a fini par nouer un pacte avec Benali contre "le danger intégriste" qui s‘est vite transformé en "pacte de soumission" (au sens hobbesien), usant de sa technicité argumentative et bureaucratique au service du régime policier. L‘une donc des tragédies les plus amères du changement radical actuel est d‘avoir dévoilé de façon éclatante la rupture totale consommée entre une "multitude" composée de singularités plurielles et une élite indexée de compromission et de démission.
L‘opposition active à Benali se résumait en effet à deux petits partis légaux, une ligue de droits de l‘homme muselée avant d‘être suspendue, quelques figures exilées, et des sites électroniques "subversifs" souvent censurés.
En l‘absence d‘une vie politique normalisée et apaisée, l‘appareil sécuritaire de Benali – pourtant omniprésent et doté de moyens d‘investigation et de contrôle sans limites- n‘était pas en mesure de prendre le pouls du peuple secoué par un profond malaise social.
Il y‘a lieu de noter ici deux conclusions essentielles:
. 1- La démocratie pluraliste ne peut être réduite dans sa dimension "légal – institutionnaliste " comme l‘atteste l‘exemple tunisien. En l‘absence de contre- pouvoirs réels pouvant équilibrer la présidence impériale instituée constitutionnellement, le dispositif normatif et réglementaire élaboré pour réguler le jeu compétitif devient incapable d‘exprimer le champ profond de la diversité politique. L‘accès des élites administrative et économique aux ressources matérielles et symboliques de l‘état passe dans la cas tunisien nécessairement par les modalités d‘allégeance au "sultan adulé et craint" selon des formes diverses (dont notamment l‘adhésion au parti – état qui surplombe toutes les institutions publiques).

Une telle "démocratie " bancale devient dès lors source d‘instabilité et d‘antagonisme, au lieu de remplir la vocation originelle de la praxis démocratique qui se résume a deux exigences : stabiliser le contrat social par la régulation transparente et libre des conflits inhérents à la liberté de volonté et de conscience, et permettre une représentativité objective de la diversité politique par la médiation des institutions d‘intérêt général et des corps partisans (partis politiques).

2- L‘équation entretenue par Benali et présentée même comme modèle à exporter (le développement humain et social en contrepartie des libertés publiques) n‘était qu‘un leurre. Au-delà du postulat du rapport organique entre la  liberté (comme autonomie et disposition à la création ) et le développement humain  au sens large (incluant les valeurs d‘épanouissement intellectuel  et d‘émancipation effective), le champ économique est inapte à engendrer les mécanismes de régulation des conflits de la société civile (au sens hegelien ) issus de la dynamique du marché .la "main invisible" n‘a pas pour vocation de garantir l‘équité ,la justice ,la solidarité qui relèvent  des "biens sociaux" non des "biens matériels" .Réhabiliter le politique (comme recherche d‘un désaccord raisonnable), au –delà du "juridique performatif"(qui impose l‘action par le discours) et de l‘économique auto- référent (qui renvoie à soi –même) est une nécessité élémentaire pour la transparence, la stabilité et le bon fonctionnement de la dynamique de développement.
Il se peut bien que" la révolte du jasmin" soit difficilement exportable hors du contexte tunisien, peut – être qu‘elle ne fera pas d‘émules dans un monde arabe assoiffé pourtant de liberté et de justice, elle décèle néanmoins, sans aucun doute, des leçons utiles à méditer pour les gouvernants et les élites arabes.

SEYID OULD BAH
Professeur de philosophie a l‘université de Nouakchott