APERCU SUR L’EVOLUTION DES RELATIONS MAURITANO-FRANCAISES (Suite & fin) Imprimer
Lundi, 19 Juillet 2010 11:30

IV-Le  coup d’Etat de 2008 : comment Ould Cheikh Abdellahi a été déstabilisé
La stratégie utilisée pour déstabiliser le Président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi, premier président mauritanien démocratiquement élu, a consisté en plusieurs étapes. •    Nommé général et responsable de toute la sécurité du pays Mohamed Ould Abdel Aziz pouvait créer ou laisser se créer de graves lacunes dans le système. Ce sont ces failles qui ont permis aux criminels d’assassiner les touristes français à Aleg en décembre 2007. Plusieurs questions demeurent posées à propos de cet accident et incitent à formuler des hypothèses de complicité avec les terroristes à des niveaux insoupçonnables.

•    Les services secrets français auraient tenté d’accréditer la thèse selon laquelle M. Sidi Ould Cheikh Abdellahi serait un intégriste. Pourtant, après son coup d’Etat, le général Ould Abdel Aziz s’est révélé plus proches des milieux intégristes musulmans si l’on en juge par ses rapports chaleureux avec les dirigeants extérieurs et intérieurs du mouvement islamiste. Sa sainteté  l’Imam de la Grande Mosquée de Nouakchott le déclare champion de la lutte contre l’islamisme parce qu’il accorde une place prépondérante aux oulémas et à l’Islam.

•    Il restait à convaincre certains pays méditerranéens de la nécessité d’un coup d’Etat en Maurétanie après leur avoir donné l’impression que ce pays était devenu un passoir vers les côtes européennes, comme si Monsieur Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi était le garde-côte à incriminer. Les conditions auraient été réunies pour faire endosser la responsabilité de renverser un  président démocratiquement élu.
•    Après avoir saboté le système de sécurité et présenté Sidi Ould Cheikh Abdellahi comme un intégriste tout en qualifiant son régime de passoir, il ne restait plus qu’à susciter un ouragan dans l’Assemblée Nationale pour maquiller l’entreprise d’un verni constitutionnel.
L’on peut comprendre que M. Nicolas Sarkozy ne connaisse pas la Mauritanie comme elle l’aurait souhaité. Nous ne l’excuserons pas pour autant d’avoir fait confiance à certains hommes dont la compétence et la moralité sont, pour le moins sujette à caution. Pour celui qui a déjà observé la Mauritanie, M. Sidi Ould Cheikh Abdellahi est la dernière personne à pouvoir être fondamentaliste musulmane. Fils de grand cheikh de la soufia, il est soufi lui-même de naissance, de conviction et d’occupation quotidienne. Pour celui qui connait l’islam, le soufisme est le plus redoutable ennemi du wahhabisme dont L’imam Khomeyn avait dit un jour qu’il vide l’Islam de toute sa spiritualité. Toute personne imbue de culture africaine sait que la confrérie Tidjaniya qui domine toute l’Afrique Occidentale, repose sur une dimension presque exclusivement spiritualiste qui ne saurait survivre à la sécheresse du wahhabisme.
Nous avons observé Sidi Ould Cheikh Abdellahi depuis son éviction du pouvoir et nous n’avons constaté aucun contact entre lui et la formation  islamiste Tawassoul qui a d’ailleurs choisi de soutenir le camp d’Ould Abdel Aziz. Par contre, le président déchu pour raison d’intégrisme wahhabite a fait plusieurs fois le pèlerinage à Kaolack, pour se recueillir sur le tombeau de son Maitre confrérique, le sénégalais Cheikh Ibrahima Niass. Or, ce geste constitue aux yeux des intégristes de toute obédience un sacrilège impardonnable.
Telles sont les étapes suivies par les conseillers occultes de certaines chancelleries pour replonger la Mauritanie dans la nuit dont elle sortait à peine après trente ans de dictature militaire. Etait-ce pour l’intérêt de la France ? Lequel ?
V- L’ingérence française ?
En lisant ces quelques lignes, certains diront que je suis allé vite en besogne en établissant sans preuve l’ingérence de la France dans le coup d’Etat contre la démocratie en Mauritanie. Peut-être ont-ils raisons, mais ils ne sauront nier certains faits parlants.
-    Monsieur Robert Bourgi dont tout le monde connait la place dans le système de sarkozien de gestion des relations avec le continent africain, sert d’assistant permanent de l’Elysée auprès de Mohamed Ould Abdel Aziz. M. Bourgi s’est affiché aux meetings du général candidat et élu domicile chez l’homme d’affaire qui soutient à fonds perdus Mohamed Ould Abdel Aziz.. En étant d’origine libanaise, témoin de la concurrence que les commerçants mauritaniens ont livrée aux siens dans toute l’Afrique Occidentale, Maitre est susceptible d’avoir peu d’affection pour certaines personnalités de l’opposition qui ont soit réclamé, soit créé la monnaie mauritanienne. Cette dernière fut en partie à l’origine du départ de Nouakchott de nombreuses entreprises libanaises.
-    Au milieu de la crise qui a secoué tout le pays pendant un an, consécutivement au coup d’Etat, les conseillers militaires de l’Ambassade de France faisaient la navette au grand jour entre leur bureau et celui de Mohamed Ould Abdel Aziz. Les experts militaires français formaient et encadraient les unités chargées de la sécurité directe de l’auteur du putsch le plus contesté de l’histoire africaine.
-    Durant toute la crise, la diplomatie française s’est déployée pour orienter les événements et la communauté internationale dans l’intérêt de la légitimation du putsch.
-    Certains membres du gouvernement français de passage à Nouakchott, se font accompagner de ministres mauritaniens pour être reçus officiellement par des hommes d’affaires mauritaniens.
-    La Mauritanie accueille sur son territoire des troupes françaises qui stationnent tant au Nord du pays qu’à Nouakchott. Or cette présence n’a fait l’objet d’aucun accord entre les deux pays. Du moins, le Parlement mauritanien n’en a jamais discuté et les Français semblent l’ignorer également si l’on croit le quotidien le Monde du  1er juin 2910 qui ne mentionne pas la Mauritanie parme les points de stationnement des troupes françaises en dehors de la France.
La Mauritanie a besoin d’autres choses que les armes et les troupes étrangères, à moins qu’on ne veuille la transformer en champ magnétique attirant tous les terroristes de la sous-région. Elle fait face à des problèmes sérieux qu’il faut urgemment réparer et risque de payer cher ses errements diplomatiques à la recherche de légitimité à tout prix.
VI- Le contexte mauritanien: des ruptures et des schismes.
Le coup d’Etat du 6 aout 2008 est intervenu dans un contexte mauritanien qui continue d’être marqué par trois ruptures douloureuses que toutes les forces politiques du pays doivent prendre en considération.
•    Les générations de cadres qui ont suivi une formation adéquate, ont quitté la Fonction Publique. Leur remplacement n’a fait l’objet d’aucune planification, si bien que le nouveau corps des fonctionnaires est formé d’agents ignorant les principes du service public et ne répondant pas aux exigences professionnelles requises.

    Le pays disposait d’un bon nombre d’officiers sortis des grandes écoles militaires. Mais les coups d‘Etat successifs et les purges qui les ont suivies, sont sensés avoir causé un préjudice considérable à la qualité de l’encadrement de l’Armée.

    L’élite économique connaît, elle aussi, une crise profonde. Les anciens hommes d’affaires attachés à une éthique indispensable en matière d’accumulation du capital financier, sont menacés de dépôt de bilan devant l’entrée massive de capitaux blanchis.
La dépréciation de l’environnement institutionnel, administratif et éthique est d‘autant plus grave que des antagonismes latents risquent de mettre en cause la cohésion sociale et nationale du pays.
    Partout dans le pays, surtout dans la région de la Vallée du Fleuve, la dynamique de l’appropriation privative de l’espace utile engendre des conflits qui ne sauraient être résolus que dans le cadre d’une gestion décentralisée des ressources naturelles et d’une politique cohérente d’aménagement du territoire. Or, ces conditions ne peuvent être réunies que par un régime démocratique, capable d’organiser le consensus national.

    La Mauritanie vient de sortir officiellement du système de l’esclavage grâce à une loi promulguée par M. Sidi Ould Cheikh Abdellahi en 2008, et ayant pour but de criminaliser cette pratique. Cette décision ne suffit pas pour chasser la fumée de ce phénomène et éradiquer ce qui en reste. Il faudrait nécessairement traduire cette loi en textes législatifs complémentaires supprimant toutes les sources d’inégalités qui demeurent encore aux plans foncier, pastoral et social.

    Le conflit culturel entre arabo-berbères et négro-africains a connu un apaisement sous le régime de Sidi Ould Cheikh Abdellahi qui a décidé de faire revenir les réfugiés noirs expulsés vers le Sénégal et le Mali en 1989. Il reste néanmoins à régler le reste de ce passif humanitaire.
On le constate, la faiblesse des ressources humaines face aux problèmes qui se posent au pays n’a d’égal que le tiraillement dont il est l’objet comme tout territoire qui menace de disparaître.
La diplomatie mauritanienne est actuellement le champ privilégié des paradoxes. Les prouesses les moins surprenantes consistent à mettre dans le même panier MM. Ahmedy Nejad et Nicolas Sarkozy, Hugo Chavez, Oumar El Béchir, Mouammar Kaddafi, Abdoulaye Wade etc.
Les narcotrafiquants afro-latino-américains intègrent la Mauritanie dans leur empire grâce à la françafrique proche de leurs groupes installés sur la côte ouest africaine pour installer en Guinée Bissau, au Sénégal et en Mauritanie des gouvernements à leur guise. Dans ce circuit, notre pays est le point le plus stratégique parce qu’il permet de mélanger l’encens des armes, l’arome de la cocaïne et la fumée de la cigarette.
Mais il n’y a pas que les intérêts matériels qui font courir ceux qui cherchent à faire de la Mauritanie, un laboratoire pour leurs délices ou leurs folles idées. Certains courants idéologiques orphelins cherchent à trouver un pays à faire sombrer et un dirigeant à sacrifier en la personne de Mohamed Ould Abdel Aziz. L’homme ressemble bien à  d’autres qui ont été ou sont encore admirés pour leur faculté d’improviser les spectacles.
Même le chiisme s’investit chez nous, bien que nous soyons une chasse-gardée du sunnisme malékite. Le chiisme commence à se répandre au Sénégal. En Mauritanie, les éléments prétendant être de descendance chérifienne, ont déjà mis  en place une large association dénommée AL Elbeit ou famille du Prophète Mohamed (psl). Cette association a pour but de servir de relation organisationnelle avec les dirigeants spirituels iraniens.
La plus importante force demeure cependant la Françafrique qui semble avoir retrouvé sa virginité et ses beaux jours en Mauritanie grâce à l’esprit fort charitable de certains éléments de l’équipe actuellement réunie autour de M. le Président Nicolas Sarkozy.
Les grandes priorités du moment
Si la France tient à préserver ses intérêts à long terme et restaurer son image en Mauritanie, du moins celle de ses principaux dirigeants actuels, elle doit se ressaisir d’urgence et revoir intégralement son approche en matière de coopération avec ce pays. Son influence, si elle en a encore doit se focaliser sur la prise en compte des priorités  consistant à
-    améliorer la démocratie mauritanienne, en particulier aux plans des procédures électorales, de la protection des libertés et des droits humains.
-    mettre en place un système efficace de contrôle pour garantir la transparence en matière de gestion des ressources pétrolières, minières, financières et humaines.
-    définir la place de l’Armée dans le dispositif institutionnel de manière à en faire une institution républicaine située loin de la scène politique.
-    définir une stratégie de mobilisation pour assurer la sécurité du pays et contribuer efficacement à la lutte contre le terrorisme, en coopération avec tous les pays amis.
-    définir une stratégie de lutte contre l’immigration clandestine et de contrôle du séjour des étrangers sur le territoire mauritanien.
En Mauritanie, la préservation et la consolidation des acquis démocratiques sont la priorité des priorités. Toutes les forces politiques proches ou éloignées du Pouvoir en place doivent percevoir cette réalité et en tenir compte dans la recherche de formule permettant à chacune de bien jouer le rôle qui doit être le sien dans une démocratie.
Le problème qui se pose est de savoir si la Françafrique peut s’accommoder de ce système en Afrique dont elle traite les peuples de sauvages et de génétiquement incapables de tolérance. C’est une vieille théorie que certains idéologues néocolonialistes propagent pour maintenir sur le continent noir des régimes corrompus qui échappent au contrôle parlementaires et judiciaire.
Les Mauritaniens ne sont pas opposés à des relations privilégiées avec la France. Cependant ils sont et ils seront toujours contre une coopération affairiste, passant au dessus des institutions des deux pays, une coopération par des voies et des procédés officiels et non à travers les valises insolites. Au plan militaire, une assistance réellement protectrice, doit être conçue dans un cadre conventionnel clair, approuvé et contrôlé par les structures représentatives des deux peuples. Sans cela, une présence militaire exposerait les fils des Françaises et des Français à de graves dangers. Les Mauritaniens les considéreront comme un corps qui leur est imposé et ne sauront distinguer entre des troupes de l’Armée française et des mercenaires au service du régime ou de l’un de ses supporteurs privés.

Principaux événements de l’histoire
contemporaine de la Mauritanie
Le premier contact direct entre les habitants de l’espace mauritanien actuel et la puissance coloniale a lieu le 16 juin 1898,  à Bassikounou où débarque un escadron de l’armée coloniale venant de Mopti.
Le 2 juin 1902, débarque dans la zone de Rkiz le premier élément de l’expédition de l’armée coloniale française.
Le 5 mai 1905, un groupe de mauritaniens sous la direction de Sidi Ould Moulaye Zein assassine à Tidjikja Xavier Capolani, chef de l’expédition.
En 1920, le territoire de la colonie mauritanienne est créé
1946, Horma Ould Babana est élu député de la Mauritanie
1958, admission de la Mauritanie au régime de l’autonomie interne
Mats 1959 première Constitution du pays, consacrant un régime parlementaire
28 novembre 1960, la naissance de l’Etat indépendant de la République Islamique de Mauritanie.
1961,  deuxième Constitution du pays adoptant u  régime présidentiel renforcé.
1963, renonciation de la Mauritanie à la subvention d’équilibre budgétaire accordée par la France
1972, révision des accords de Coopération Militaire avec la France.
1973, création par la Mauritanie de sa monnaie nationale
1974, nationalisation de la société des Mines de Fer de Mauritanie (MIFERMA)
1975, la Mauritanie à Madrid un accord de partage du Sahara Occidental avec le Royaume du Maroc.
Juillet 1978 coup d’Etat contre Moktar Ould Daddah, le premier président de la République.
6 avril 1979 coup d’Etat contre le colonel Moustapha Ould Mohamed Salek et arrivée du colonel Mohamed Mahmoud Ould Ahmed Louly
4 janvier 1980 coup d’Etat contre le colonel Louly et arrivée du colonel Mohamed Khouna Ould Haidala qui supprime la dualité Président du Comité Militaire dirigeant et du premier Ministre.

Par Isselmou Ould Abdel Kader
Ancien wali, ancien ministre