Développement durable, ambition ou illusion ? Imprimer
Jeudi, 08 Juillet 2010 11:31

Sous le thème «la biodiversité, notre sécurité dans un monde en changement», se sont déroulés à Nouakchott, du 28 au 30 juin 2010, les travaux de la 5ème édition du Forum Régional Côtier et Marin en marge desquels s’est aussi tenue la réunion de concertation des ministres en charge de l’environnement dans l’espace PRCM (Programme Régional Côtier et Marin). A travers le programme de cette manifestation, on pouvait lire l’ambition d’engager, dans une nouvelle dynamique, les décideurs politiques et les élus du peuple à côté d’un ensemble d’acteurs traditionnels ou nouveaux tels que les populations côtières, les réseaux spécialisés (y compris la recherche), les organisations socioprofessionnelles et la société civile officiellement organisée. 

On découvre également une volonté expresse d’harmoniser les législations et les stratégies nationales (de préservation de la biodiversité) et de négocier, en commun, les accords de pêche avec l’Union européenne afin de lier l’optimisation des gains socioéconomiques de l’exploitation des ressources halieutiques aux conséquences de celle-ci sur le patrimoine biodivers des pays membres du Forum ; un rôle important devant alors revenir à la Commission Sous-Régionale des Pêches (CRSP) en élargissant son champ d’action et renforçant ses moyens pour en faire un véritable outil d’intégration.

Les communications faites et les débats qui en ont suivi, ont laissé entendre la nécessité d’abord, d’une stratégie de formation et de sensibilisation au profit de toutes les catégories des intervenants et ensuite, d’une approche multidisciplinaire qui privilégie, outre le rôle des environnementalistes, des écologues et des écologistes, celui des spécialistes en écologie humaine, en anthropologie, en sociologie et en culture (patrimoine culturel). De tels programmes de formation et de sensibilisation devront intégrer la valorisation du savoir empirique des populations et de  leur patrimoine socioculturel spécifique et enfin des enseignements de leurs religions ou croyances.

Seule la promotion de cette diversité de spécialistes au sein de l’espace PRCM pourra (i) permettre de saisir davantage le sens du terme et concept biodiversité  de Walter Rosen (1985) qui s’est substitué à celui de diversité biologique inventé par Thomas Lovejov en 1980 et (ii) garantir l’efficacité et l’efficience des interventions des acteurs en faveur de la biodiversité dont le maintien constitue une composante essentielle du développement durable. Dans ces conditions, on saisira la porté de la notion du « développement durable » et on assimilera plus facilement les réussites, les manques et les enjeux des politiques et stratégies mises en œuvres à cet effet.

Lors des débats, tout observateur aurait aussi remarqué la difficulté d’apprécier la biodiversité: valeur économique, identitaire, sociale et culturelle, utilité ou service rendu à l’échelle individuelle, communautaire ou planétaire. Le recours aux indices ou aux indicateurs dans cette appréciation devrait mériter plus de débat, de la part surtout des spécialistes.

Aucune communication n’a mis en évidence les spécificités des pays sahéliens et moins encore leur prise en compte dans le traitement des zones marines et côtières; toute politique de préservation ou de restauration de la biodiversité devrait tenir compte des changements opérés au niveau du continent suite notamment à la sécheresse, au développement de la culture intensive, de l’exploitation minière, etc. Autrement dit, le maintien de la biodiversité au sein des écosystèmes marins et côtiers ne serait pas envisageable, dans la majorité des cas, sans prendre en considération, au moins, les influences des écosystèmes terrestres et des dégradations qu’ils subissent.

La gestion des ressources transfrontalières, la pêche non déclarées et non réglementée (INN) et la migration des pêcheurs (ou l’exportation par certains pays de leur effort de pêche excédentaire), étaient les thèmes les moins étudiés malgré le fait qu’ils constituent des enjeux majeurs aussi bien dans nos pays qu’au niveau mondial. 

Ce forum a encore fait révéler que la communauté internationale ne s’est toujours pas acquittée de ses devoirs vis à vs des sites déclarés patrimoine mondial (parcs, réserves, aires marines protégées) et moins encore vis-à-vis de ceux décidés  en tant que tels au niveau local ou national. A cette même communauté, on a reproché le non respect des engagements du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro (1992), du Sommet européen de Göteborg (2001), de Rio + 10 à Johannesburg (2002), etc.

On sentait également une invitation des populations locales et autochtones, notamment dans les zones côtières,  à participer désormais, plus activement, au processus de prise de décision et à défendre leurs droits fondamentaux au prix de traduire, devant les tribunaux, l’Etat et tout autre acteur qui toucherait à de tels droits (économiques, socioculturels, spirituels, etc.).

D’autre part, des voix timides se sont levées au cours du Forum pour attirer l’attention sur la finalité de la préservation de l’environnement et du maintien de la biodiversité, en particulier dans  les zones marines et côtières. Le message était facilement décryptable et voudrait insinuer une profonde crise morale et éthique puis dire que l’homo sapiens est fortement atteint, de nos jours, dans sa dignité et est même menacé  de disparition suite à l’insouciance et l’inconscience de ses semblables.

Le malheur est que l’espoir d’inverser les tendances est nul, même en réussissant à la fois le meilleur usage du temps, de l’argent et des résultats du progrès scientifique et technologique puis la maîtrise des catastrophes naturelles et des principales pandémies telles que le VIH/SIDA, le cancer, le paludisme, le diabète et la grippe aviaire. En effet, selon le grand scientifique australien Frank Fenner « l’espèce humaine va s’éteindre dans l’espace d’un siècle. Peu importe ce que nous faisons, c’est trop tard ».      

Concernant les recommandations du Forum, elles étaient nombreuses, réalistes et toutes liées au développement durable en général et à la biodiversité, en particulier. Dans les couloirs, on murmurait la prédominance des aspects institutionnels sur ceux à caractère technique ou scientifique oubliant le PRCM a encore besoin de plusieurs phases pour atteindre son âge de maturité ou sa vitesse de croisière. Pour les annonceurs d’alerte et les pessimistes, ils auraient souhaité disposer d’un bilan objectif des quatre éditions précédentes et d’un état de référence (état zéro) dans les sept pays de l’espace PRCM afin de pouvoir espérer un avancement et l’apprécier quantitativement et qualitativement. 

A croire la motion adressée par les participants à l’encontre du Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz, l’organisation du Forum était, quant à elle, indéfectible, l’hospitalité mauritanienne exemplaire  et l’engagement de tous est total pour le maintien de la biodiversité dans le cadre d’une approche systémique et d’une mobilisation extrême des acteurs de nos pays afin de s’intégrer dans la mouvance internationale et d’agir efficacement en son sein.

Enfin, s’agit-il là, pour les Ministres en charge de l’environnement des pays de l’espace PRCM et des acteurs du Forum Régional Côtier et Marin comme pour l’humanité toute entière, d’une ambition justifiée de changer le cours des choses ou d’une simple illusion ou tentative vaine?


Dr. Sidi El Moctar Ould Ahmed Taleb