La question de la langue en Mauritanie (Suite & fin.) Imprimer
Dimanche, 04 Juillet 2010 10:35

I-    Réforme normative et déontologique
1-    Il est temps de disposer d’un corpus de normes permettant de délimiter les responsabilités individuelles et collectives en matière de rapports à soi et à autrui comme en matière de rapports à la chose publique.  2-    La loi doit pouvoir s’imposer à tous, aux gouvernants comme aux gouvernés, du juge au portier et de l’élu à l’électeur. 3-    Il appartient aux organes législatifs, judiciaires et exécutifs de tout mettre en œuvre pour que cette double réforme éducative et normative soit effective. Pour ce faire, il n’est d’autre voie que celle de la détermination et de la persévérance, celle de la rupture définitive avec les tergiversations et la politique de l’autruche. Il est impératif que ces mêmes organes parviennent à mettre un terme aux équivoques encore persistantes entre la mise en application de loi et les restrictions en matière de libertés. En finir avec de telle équivoque est le meilleur moyen pour désamorcer les actes de manipulation de l’opinion et les réactions crispées relevant d’instincts primaires  (celles dont les auteurs en sont souvent aussi les premières victimes). De par sa vocation éducative, la loi doit pouvoir s’imposer et imposer ainsi la discipline citoyenne à tous, elle doit développer chez chacun le sens du respect de soi comme celui du respect d’autrui. Sans cela, le cercle infernal des déchirures sociales ne cessera de s’autoalimenter : chaque réaction provoquera une réaction et même chaque non-réaction provoquera une réaction.
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Nous ne pouvons conclure le présent propos sans insister sur les trois éléments suivants.
1-    Les personnes actuellement aux commandes ou susceptibles de l’être sont majoritairement unilingues : Elles sont en général ou exclusivement formées en arabe ou exclusivement formées en français. Les qualifications professionnelles chez les unes comme chez les autres sont quasi-inexistantes. Elles sont victimes d’un système éducatif dont l’échec aussi bien en termes qualitatifs qu’en termes quantitatifs est patent. Aussi longtemps qu’une politique cohérente de formation continue n’a pas été mise en œuvre, elles continueront à pâtir de cette situation. Seule une telle politique pourrait pallier aux carences héritées par le recours à des formations obligatoires et régulières dans des disciplines telles que les langues, nationales et étrangères, ou l’informatique (et ce en plus bien entendu de la formation continue dans le domaine de spécialité de chacune des personnes concernées). La responsabilité doit en incomber aussi bien aux employeurs qu’aux employés. Les instances publiques (telle que la Fonction Publique ou l’Inspection du Travail) auxquelles revient la charge de veiller à la mise en œuvre de cette politique doivent établir des critères objectifs d’évaluation (inspections et contrôles annuels, etc.). Sans une telle politique, le chômage à visage découvert ou plus moins déguisé continuera de ronger les deux secteurs public et privé en Mauritanie.  
2-    Quant aux nouvelles générations d’écoliers, la maîtrise de l’arabe et d’au moins une langue étrangère, notamment le français, doivent être naturellement assurées dès l’étape de l’enseignement primaire. Ce n’est rien d’autre qu’une exigence naturelle dans un système éducatif digne de ce nom, c’est-à-dire un système éducatif dont la politique est mise en place comme il se doit par des experts rompus à leur métier. Le cœur de cette nouvelle politique éducative doit être l’excellence des programmes et leur adéquation avec les besoins bien définis d’un développement humain global. Il s’agit ici (= qualité des programmes et leur adéquation avec le marché du travail) de choix décisifs sur lesquels les prochaines journées de concertation doivent se prononcer si on entend qu’elles aient un minimum de crédibilité. Si important que soit le choix des langues de l’éducation, celles-ci restent un facteur parmi tant d’autres. Et c’est la réunion de ces facteurs (les langues, les mathématiques, l’informatique et les sciences, les travaux pratiques, etc.) qui assurent la qualité de l’éducation .
3-    Langues nationales (que l’on implique souvent à tort dans le débat sur le français et l’arabe) nécessitent un travail appliqué qui les met à l’abri de toute exploitation idéologique.  Le premier pas sur ce plan est celui de redynamiser l’Institut des Langues Nationales dont une des vocations est d’organiser des sessions de formation dans ses langues (le succès dont ont fait preuve dans ce domaine les missions américaines du Corps de la Paix est un des éléments dont pourrait s’inspirer l’Institut). Ces formations doivent être obligatoires pour les fonctionnaires (ceux de l’administration territoriale, du secteur judiciaire, de la santé et de l’éducation, etc.) amenés à exercer dans des régions où ces langues sont présentes. Il semble important aussi que cet Institut retrouve ces deux missions originelles : la formation scolaire et la recherche linguistique et historiographique (et ce quelque soit par ailleurs son lieu d’accueil, au sein de l’Université ou ailleurs).


A nos yeux, la réforme éducative, synonyme de la mise en œuvre effective d’un monument pyramidal, se conçoit, à grands traits, en termes d’ascension graduelle de la base au sommet selon l’architecture suivante.
1- Le socle est constitué d’un  enseignement fondamental obligatoire ayant vocation de former
a-  une assise solide d’élèves aptes à intégrer un enseignement techno-professionnel aux parcours et spécialités multiples.
b- une élite d’élèves choisis en fonction de leurs aptitudes à poursuivre toutes les disciplines de la première partie des études secondaires (collège).
2- Le collège, correspondant à l’étape pré-intermédiaire, a pour vocation de former :
a-  des groupes d’élèves aptes à intégrer un enseignement techno-professionnel aux parcours et spécialités multiples d‘un niveau plus élevé que le précédent.
b-  une élite d’élèves choisis en fonction de leurs aptitudes à poursuivre toutes les disciplines de la deuxième partie des études secondaires (lycée).
3- Le lycée, correspondant à l’étape intermédiaire, a pour vocation de former :
a – des groupes d‘élèves qualifiés pour intégrer l‘enseignement technique supérieur dans l‘objectif de devenir des cadres de qualité dans les différentes spécialités.
b - une élite choisie parmi les lauréats du diplôme de fin d‘études secondaire (baccalauréat), excellant dans les différentes filières et en mesure de poursuivre leurs études universitaires et acquérir les qualifications professionnalisantes.  C’est de sorte qu’ils pourront disposer de toutes les armes indispensables pour aborder par la grande porte le marché du travail national et international si compétitif.
4 - La première partie de l‘enseignement universitaire, correspondant à l‘étape post-intermédiaire, à pour vocation de former :
a - une classe générale de médecins, d’ingénieurs et de détenteurs de diplômes équivalents pour intégrer les écoles et les instituts supérieurs professionnels.
b -Une élite choisie parmi les médecins, les ingénieurs et des détenteurs de niveau équivalent qui se distinguent par un niveau d‘excellence dans les diverses spécialités et aptes à poursuivre des études approfondies et des recherches dans les unités et centres de recherche. Le critère de leurs sélection est celui de pouvoir poursuivre des études de troisième cycle et doctorales sans difficulté.
5 - Au sommet de la pyramide prendront place les unités de formation spécialisée ayant pour vocation de former des chercheurs de haut niveau. La tâche principale de ceux-ci est d‘alimenter toutes les chaines précédentes et au travers de celles-ci le pays entier par leur expertise et leur production innovante.

Par Mohamed Ould Abdal Haye