La question de la langue en Mauritanie (Suite & fin) Imprimer
Jeudi, 01 Juillet 2010 10:05

Le statu quo en [ce qui concerne ‘‘la question de la langue en Mauritanie’’] se résume alors en deux aspects.
    L’arabe demeure la langue officielle du point de vue juridico-formel mais privée de fait du statut de « prestige language ».
    Le statut de « prestige language » est accaparé par une langue étrangère. Celle-ci n’est pas consacrée par la Constitution, mais sa maîtrise est posée de façon tacite comme une condition sine qua non pour occuper les postes de premier plan.
Si ce statu quo est maintenu, la tension entre les deux langues se poursuivra et s’intensifiera. Les prometteurs de l’une ou de l’autre langue feront toujours feu de tout bois, trouveront toujours un nouveau prétexte pour réalimenter la polémique. Les faits resteront cependant inchangés :
    1°/ Les cercles dominants ne peuvent admettre publiquement qu’ils délaissent l’arabe au profit d’une langue étrangère - qu’ils considèrent comme la langue de prestige. Ils savent que s’ils y procédaient leur position serait difficilement tenable face à la loi et surtout face à l’opinion publique.
    2°/ Ils ne peuvent pas non plus s’affranchir de la langue étrangère et ce pour deux raisons.
- D’abord, c’est cette même langue étrangère qui leur garantit leurs privilèges et leur domination au sein de l’Etat.
- Ensuite, la généralisation de la langue arabe et son officialisation effective nécessitent des efforts systématiques (notamment sur le plan scientifique) et des investissements que ces cercles ne sont pas prêts à assumer.

Il semble qu’en ces points réside le nœud de la question linguistique en Mauritanie. L’alibi ethnique qu’on invoque parfois relèverait davantage de la manipulation de l’opinion. Son invocation va en grande partie à l’encontre des faits avérés. Les diverses communautés non arabophones du sud du pays entretiennent une histoire millénaire avec l’Islam et la langue arabe. Et c’est avec un enthousiasme exceptionnel que ces communautés n’ont eu de cesse de propager la langue arabe dans toute l’Afrique de l’Ouest et elles continuent de le faire .
La question linguistique est, en outre, sous-tendue par d’autres problématiques à caractère objectif comme à caractère subjectif et dont il faut tenir compte. Nous en relèverons trois à titre d’exemples.
1-    Les communautés nationales dont l’arabe n’est pas la langue maternelle ne pourront que continuer d’avoir certaines appréhensions dans la mesure où leur situation linguistique diffère de celle des arabophones natifs . De telles appréhensions se traduiront toujours par des réactions négatives. Il en sera ainsi aussi longtemps qu’une politique rationnelle n’a pas été entreprise dans l’objectif de réhabiliter leurs langues de façon sérieuse et sans préjugés. Il est tout à fait déplacé d’impliquer ces langues dans la tension entre l’arabe et le français. Elles sont dépositaires du patrimoine de ces communautés, c’est-à-dire d’un patrimoine national qui doit être protégé. Il est donc de la plus haute importance de développer ces langues notamment au travers de la promotion de leur production écrite et de leur insertion dans le système éducatif. La langue maternelle constitue pour tout un chacun l’outil irremplaçable de toute production scientifique effective et le socle de tout esprit créatif. Il faut, en outre, permettre à tous les citoyens d’apprendre ces langues : il en va ainsi pour une meilleure communication entre les communautés non-arabophones et le reste de la population, c’est-à-dire pour réduire le cloisonnement culturel mais aussi pour élargir ou ouvrir davantage les horizons intellectuels de la communauté nationale. L’apprentissage d’une ou de plusieurs langues nationales s’impose avec plus d’insistance pour ceux dont le métier, dans le public ou dans le privé, requiert un contact direct avec des populations non-arabophones. Toute omission ou prise à la légère des langues nationales ne traduit qu’une attitude inepte et impardonnable .    
2-    L’apprentissage d’une ou de plusieurs langues modernes  est une nécessité. Il est recommandé d’un point de vue pédagogique de commencer à enseigner aux enfants dès leur jeune âge dans le même temps que leur langue maternelle et la langue officielle. Le monde-village dans lequel nous vivons exige de chacun un certain niveau d’instruction sans lequel il ne peut espérer ni autonomie personnelle ni participation au développement du pays et de la société où il vit. Le niveau d’instruction dépend en partie du nombre de langues acquises. Car ce sont d’abord des barrières d’ordre linguistique qui empêchent l’accès à l’information, dans un monde où celle-ci est le fondement de toute richesse.
3-    A l’échelle individuelle, l’esprit créatif va de pair avec la maîtrise de la langue maternelle. A l’échelle collective, chaque Etat doit disposer d’une langue de travail qui lui permet de s’émanciper de toute tutelle étrangère et dont le caractère officiel est protégé par la loi comme par le statut de « prestige language ».    
4-    A l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, l’apprentissage de plus d’une langue étrangère est nécessaire au même titre que celui de la langue maternelle et de la langue officielle.

La tension entre l’arabe et le français en Mauritanie est régie, depuis 1952 jusqu’aujourd’hui, par les deux facteurs suivants.
1-    Il y a d’abord une mécompréhension chronique quant au rôle et à la nature spécifique du langage. Il est, comme nous l’avons déjà rappelé précédemment, la faculté motrice des activités individuelles et collectives de même qu’il est un des déterminants décisifs des ressorts psychologiques, sociologiques et politiques des différents groupes et nations. Il ne s’agit donc pas d’un outil neutre. La question linguistique ne peut continuer d’être prise à la légère, laissée encore et toujours à la discrétion des manipulations incendiaires de tout bord. C’est un statu quo fort risqué et qui a tant compromis toute stratégie de développement et paralysé la vie publique dans son ensemble.
2-    L’indépendance et le développement effectifs sont quasiment et depuis toujours des projets en suspension. Ils sont les premiers à faire les frais du manque de vision qui caractérise les pouvoirs publics en Mauritanie. Aucune stratégie globale et cohérente en matière de développement humain n’a jamais vu le jour.
De fait, ceux qui revendiquent l’arabe comme langue unique n’y voient, majoritairement, qu’un privilège féodal et un attribut de pouvoir. Les dangers du repli sur soi et de l’inaction les guettent sans qu’ils en aient une véritable prise de conscience. De même, ceux qui revendiquent le maintien du français comme langue unique n’y voient qu’un privilège féodal leur permettant de continuer à asseoir leur joug sur l’écrasante majorité de leurs concitoyens. Ainsi croient-ils prendre appui auprès d’un parrain lointain et hypothétique qui réfléchirait à leur place aussi bien sur le passé, que sur le présent et l’avenir. Ils ne parviennent pas encore à prendre conscience que les Français sont eux-mêmes accaparés par la lutte de survie (leur survie et celle de leur langue) face à l’expansion de la mondialisation et de son médium, l’anglais . Munie d’une surpuissance technoscientifique, médiologique, politico-économique et militaire, cette expansion apparaît de plus en plus irrésistible . La France est en outre encore confrontée aux revendications de ses propres langues dites régionales exigeant à leur tour un effort de sauvegarde .

La question linguistique a été et est encore à l’origine d’une paralysie affligeante du développement humain dans notre pays. La Mauritanie ne pourrait, cela va sans dire, se sortir de sa situation insoutenable sans s’appuyer sur des ressources humaines suffisamment qualifiées. Plusieurs stratégies sont nécessaires pour y parvenir.

I-    Une réforme judicieuse de l’éducation
1-    Tous les élèves doivent pouvoir intégrer des institutions éducatives structurées en fonction des exigences du développement économico-social. La question linguistique doit y être envisagée suivant un procédé scientifique et selon un point de vue stratégique loin des passions . L’acquisition de la langue ne peut y être une fin en soi mais le moyen privilégié d’acquérir des savoirs, des savoir-faire et des savoirs techniques. La langue y est censée être un moyen pour acquérir les connaissances et non une barrière empêchant hermétiquement d’y avoir accès. 
2-    Il y a besoin d’une mise à profit pleine et entière des ressources humaines du pays. Les potentialités de tout un chacun doivent être prises en compte. Celles-ci représentent de riches et inépuisables ressources qui nécessitent d’être employées de manière efficace et pragmatique. Les dispositions dites innées sont d’une grande variété chez les individus. Certains sont peut-être plus doués pour un métier plutôt qu’un autre. Mais chacun à ses propres dons et talents. Pour ce qu’il est, chaque individu est porteur d’une dignité inaliénable. Dans l’édifice global du développement, tout individu n’est rien moins qu’une perle rare : la division du travail nécessite la conjugaison de tous les savoirs et savoir-faire bien acquis, du nettoyage des chaussées aux nanotechnologies .
3-    Une des missions primordiales dont l’éducation doit être investie est celle de cultiver et développer le sens civique et l’esprit de la citoyenneté dans ses diverses dimensions spatio-temporelles. Et c’est au nom de cette même mission que l’éducation doit permettre de cultiver et de développer le sens du respect de l’autre (l’autre avec lequel à un niveau ou à un autre on a fatalement en partage un lien de fraternité : celui de la langue, de la religion, de la géographie ou de l’humanité). Rien ne peut être au dessus de la fidélité à Dieu et à l’égalité citoyenne. Les liens de subordination traditionnels n’ont pas droit au chapitre dans les rapports citoyens.  
II-    Réforme normative et déontologique
1-    Il est temps de disposer d’un corpus de normes permettant de délimiter les responsabilités individuelles et collectives en matière de rapports à soi et à autrui comme en matière de rapports à la chose publique.
2-    La loi doit pouvoir s’imposer à tous, aux gouvernants comme aux gouvernés, du juge au portier et de l’élu à l’électeur.
3-    Il appartient aux organes législatifs, judiciaires et exécutifs de tout mettre en œuvre pour que cette double réforme éducative et normative soit effective. Pour ce faire, il n’est d’autre voie que celle de la détermination et de la persévérance, celle de la rupture définitive avec les tergiversations et la politique de l’autruche. Il est impératif que ces mêmes organes parviennent à mettre un terme aux équivoques encore persistantes entre la mise en application de loi et les restrictions en matière de libertés. En finir avec de telle équivoque est le meilleur moyen pour désamorcer les actes de manipulation de l’opinion et les réactions crispées relevant d’instincts primaires  (celles dont les auteurs en sont souvent aussi les premières victimes). De par sa vocation éducative, la loi doit pouvoir s’imposer et imposer ainsi la discipline citoyenne à tous, elle doit développer chez chacun le sens du respect de soi comme celui du respect d’autrui. Sans cela, le cercle infernal des déchirures sociales ne cessera de s’autoalimenter : chaque réaction provoquera une réaction et même chaque non-réaction provoquera une réaction.
***
Nous ne pouvons conclure le présent propos sans insister sur les trois éléments suivants.
1-    Les personnes actuellement aux commandes ou susceptibles de l’être sont majoritairement unilingues : Elles sont en général ou exclusivement formées en arabe ou exclusivement formées en français. Les qualifications professionnelles chez les unes comme chez les autres sont quasi-inexistantes. Elles sont victimes d’un système éducatif dont l’échec aussi bien en termes qualitatifs qu’en termes quantitatifs est patent. Aussi longtemps qu’une politique cohérente de formation continue n’a pas été mise en œuvre, elles continueront à pâtir de cette situation. Seule une telle politique pourrait pallier aux carences héritées par le recours à des formations obligatoires et régulières dans des disciplines telles que les langues, nationales et étrangères, ou l’informatique (et ce en plus bien entendu de la formation continue dans le domaine de spécialité de chacune des personnes concernées). La responsabilité doit en incomber aussi bien aux employeurs qu’aux employés. Les instances publiques (telle que la Fonction Publique ou l’Inspection du Travail) auxquelles revient la charge de veiller à la mise en œuvre de cette politique doivent établir des critères objectifs d’évaluation (inspections et contrôles annuels, etc. ). Sans une telle politique, le chômage à visage découvert ou plus moins déguisé continuera de ronger les deux secteurs public et privé en Mauritanie.  
2-    Quant aux nouvelles générations d’écoliers, la maîtrise de l’arabe et d’au moins une langue étrangère, notamment le français, doivent être naturellement assurées dès l’étape de l’enseignement primaire. Ce n’est rien d’autre qu’une exigence naturelle dans un système éducatif digne de ce nom, c’est-à-dire un système éducatif dont la politique est mise en place comme il se doit par des experts rompus à leur métier. Le cœur de cette nouvelle politique éducative doit être l’excellence des programmes et leur adéquation avec les besoins bien définis d’un développement humain global. Il s’agit ici (= qualité des programmes et leur adéquation avec le marché du travail) de choix décisifs sur lesquels les prochaines journées de concertation doivent se prononcer si on entend qu’elles aient un minimum de crédibilité. Si important que soit le choix des langues de l’éducation, celles-ci restent un facteur parmi tant d’autres. Et c’est la réunion de ces facteurs (les langues, les mathématiques, l’informatique et les sciences, les travaux pratiques, etc.) qui assurent la qualité de l’éducation .
3-    Langues nationales (que l’on implique souvent à tort dans le débat sur le français et l’arabe) nécessitent un travail appliqué qui les met à l’abri de toute exploitation idéologique.  Le premier pas sur ce plan est celui de redynamiser l’Institut des Langues Nationales dont une des vocations est d’organiser des sessions de formation dans ses langues (le succès dont ont fait preuve dans ce domaine les missions américaines du Corps de la Paix est un des éléments dont pourrait s’inspirer l’Institut). Ces formations doivent être obligatoires pour les fonctionnaires (ceux de l’administration territoriale, du secteur judiciaire, de la santé et de l’éducation, etc.) amenés à exercer dans des régions où ces langues sont présentes. Il semble important aussi que cet Institut retrouve ces deux missions originelles : la formation scolaire et la recherche linguistique et historiographique (et ce quelque soit par ailleurs son lieu d’accueil, au sein de l’Université ou ailleurs).

Par Mohamed Ould Abdal Haye