La question de la langue en Mauritanie (suite) Imprimer
Mercredi, 30 Juin 2010 11:30

La langue arabe est la langue de la culture islamique. Elle l’a été tout au long de l’histoire de l’Islam. C’est celui-ci qui l’a développée et l’a consacrée en raison du statut spécifique de celle-ci en tant que la langue de la révélation coranique et du corpus prophétique. L’Empire Musulman en a naturellement fait sa langue administrative, le médium de sa production intellectuelle et la langue de son élite dirigeante.

Nécessaire pour exercer toute haute fonction au sein de l’Empire, la langue arabe s’est ainsi substituée aux deux grandes langues qui se disputaient jusque là le Proche et le Moyen-Orient antiques : le grec et l’araméo-syriaque. Elle s’est aussi substituée petit à petit au perse. Le processus de propagation de la langue arabe fut cependant graduel, le perse et le grec ayant même servi au début de l’Empire Musulman de langue cadastrale dans les régions où elles avaient prédominé.
Lorsque, dans les régions restées arabophones du Monde Musulman, des Etats postcoloniaux ont vu le jour, la langue arabe, au travers de ses variantes parlées et de son corpus savant, apparaissait encore dans chacun de ces Etats comme la langue millénaire de la majorité de la population aussi bien sur le plan de la culture que sur celui de la communication. Comment fallait-il tenir compte de cet état de fait ? Plusieurs considérations ont été alors soulignées pour plaider en faveur de l’adoption de l’arabe comme langue officielle au détriment de la langue héritée du Colonisateur. Rappelons-en les plus significatives.     
1-    La vocation fondamentale de l’Independence est celle de permettre l’affranchissement du joug de la domination. Et l’histoire enseigne que la langue a de tout temps été le plus décisif des instruments de domination après celui de l’occupation militaire.   
2-    Le développement humain, clef de voûte de tout développement, repose sur une éducation moderne à même de promouvoir l’esprit de création et d’innovation. Il va sans dire que la promotion de cet esprit dépend généralement pour les membres de chaque société de la promotion de leur langue maternelle.  
3-    Les Etats modernes sont le plus souvent, en raison précisément des deux considérations précédentes, jaloux de leur indépendance linguistique. Même l’inexistence de langue écrite dans l’héritage propre de nombreux Etats dans le monde ne les a pas empêchés d’œuvrer à disposer d’une langue unificatrice qui leur soit propre pour s’émanciper de la dépendance linguistique à l’adresse d’autres pays quand bien même il s’agirait de pays amis. Aussi l’objectif est-il toujours celui de protéger l’indépendance intellectuelle et l’esprit créatif des citoyens d’un Etat donné (les dédales de la bipolarité linguistique et la subordination à une langue étrangère sont considérés comme néfastes pour toute créativité ou productivité intellectuelles). Les exemples de la Norvège d’Israël et de Madagascar sont parmi les plus édifiants en la matière.   
Or, dans les pays musulmans dits arabes ou arabophones (c’est-à-dire ceux des pays musulmans dont la population est formée majoritairement de locuteurs de telle ou telle variante vernaculaire de l’arabe) la culture islamique est diffusée dans et par la langue arabe. Leur histoire est liée à cette langue si importante pour la continuité mémorielle de leurs populations. Il est donc pense-t-on logique dans cet ordre d’idées qu’elle demeure la langue officielle de ces pays. Plusieurs raisons sont alors invoquées.

1-    La langue arabe est une langue suffisamment développée pour relever les défis modernes. Il s’agit une langue à la fois savante et vivante.
2-    Elle a demeuré des siècles durant (du 8ème au 13ème) l’unique « prestige language » dans le monde.
3-    Elle est restée la seule langue de la communication savante dans toutes les régions islamisées avant de connaître sa période de repli (du 13ème au 19ème). C’est encore une langue assez présente et influente à l’échelle internationale.
4-    Elle a toujours bénéficié et bénéficie encore d’un statut privilégié auprès de tous les adeptes de la religion musulmane.
5-    C’est la principale langue liturgique d’un bon nombre d’Eglises chrétiennes dans le Monde Arabe.
6-    Elle a été la langue d’une partie majeure du corpus religieux et philosophique juif durant les époques médiévales.
7-    Elle a exercé son influence sur de nombreuses langues anciennes et modernes. De même qu’elle a joué en Afrique et dans une bonne partie de l’Asie un rôle historique largement analogue à celui que le latin a joué en Europe occidentale (transmission des caractères écrits, formation du vocabulaire savant des langues locales, unification des élites, etc.).    
8-    C’est la langue du Texte coranique dont procède l’essence spirituelle de chaque musulman, abstraction faite de toutes les particularités géohistoriques (Les Etats ayant adopté la langue arabe comme langue officielle sont bien entendu formés majoritairement de musulmans).
9-    Elle constitue le lien sociopolitique de plus de 20 Etats dans un monde où il n’y a plus de place que pour les grands blocs géostratégiques. Ainsi est-elle une des six langues internationales de travail.
10-    Elle a connu durant les deux derniers siècles (19ème et 20ème) un développement de la production littéraire qui a presque surpassé ce qu’elle a connu durant sa longue histoire.
11-     Elle n’est pas seulement la langue officielle des Etats de la Ligue Arabe, elle est également langue officielle dans certain nombre d’autres pays limitrophes.
12-    Elle est enseignée de façon officielle ou para-officielle dans tous les autres pays musulmans.
13-    Elle bénéficie d’une présence non négligeable dans les pays africains et asiatiques limitrophes des pays arabes.
14-    C’est la seule langue vivante qui ait à son actif plus de 14 siècles en tant que langue savante et qui est simultanément une langue vivante (utilisée encore comme langue de travail et de communication), en ce sens que ses locuteurs parviennent à comprendre ses plus anciens textes sans grande difficulté et sans formation spécifique.
15-    Elle occupe une position de premier plan dans la classification des langues internationales au vu des 6 critères par lesquels se mesure la puissance d’une langue.
16-    Elle fait partie des six langues reconnues comme langue de travail de la plus haute instance internationale : L’ONU. Et c’est de la même manière qu’elle est la langue de plusieurs organismes internationaux. 
17-    Elle occupe la 2ème position parmi les 11 langues les plus parlées au monde.
18-    Au sein de ces dernières, l’arabe fait partie des 8 langues qui tendent à se partager le globe et dont chacune possède une assise géographique solide.
19-    Elle fait partie des 6 langues internationales dont les populations locutrices se distinguent  par une des expansions démographiques les plus élevées.
20-    Toutes ces considérations sont suffisantes pour que chacun des Etats où la population est majoritairement arabophone procède à l’officialisation de la langue arabe, qui doit l’emporter ainsi sur la langue de l’ex-puissance étrangère.   

Néanmoins, d’autres éléments moins réjouissants sont à prendre en compte. De telles considérations ne peuvent les faire occulter. La langue arabe requiert en effet d’immenses et inlassables efforts pour en parachever la modernisation et la mettre en phase avec un monde en évolution. Ces efforts n’ont pas encore été tout à fait accomplis. L’arabe souffre d’énormes points de faiblesse qui ne pourraient être dissimulés et auxquels il faut indubitablement remédier. 
1-    Elle est encore privée du statut de « prestige language », statut qui confère à certaines langues étrangères, notamment dans les pays arabes (le français au Maghreb et l’anglais en Orient), de nombreux privilèges sociopolitiques.
2-    Elle est assiégée dans l’usage populaire quotidien par une diglossie qui désavantage le niveau littéraire au profit des variantes vernaculaires. Elle est aussi assiégée par des langues étrangères qui conservent en partie le monopole de la production intellectuelle modernes notamment dans le domaine technoscientifique (qui va de pair avec la production lexicologique en techno-science). Cette situation est encore renforcée par les insuffisances sur le plan de l’édition lexicographique arabe. La production des académies de la langue arabe, en matière de dictionnaires usuels et a fortiori en matière de dictionnaires étymologiques, est encore marquée par une grande carence éditoriale.

De nombreuses autres difficultés techniques persistent : Les procédés de dérivation doivent être davantage pris en charge pour mieux répondre au besoin de néologismes adéquats. Des disciplines par pans entiers continuent de payer les frais d’une terminologie anarchique et d’une activité de traduction à la traine (malgré les efforts louables  du Centre de Coordination de l’Arabisation et de l’Institut Arabe de la Traduction). La mise à profit des méthodes des sciences humaines modernes et notamment de la linguistique générale fait en partie défaut.
3-    Ces facteurs et d’autres encore risquent de produire une situation effroyable pour la langue arabe : Il s’agit de la situation que les linguistes appellent la phase du bilinguisme de fait et qu’ils considèrent comme périlleuse pour l’avenir de toute langue. Comme l’enseigne l’historiographie linguistique, le phénomène de la bipolarité idiomatique est un phénomène auquel aucune langue ne peut survivre durablement. Pour les linguistes, lorsqu’une langue perd la primauté sur son propre terrain, elle devient une langue de seconde zone en voie de disparition. 

Aussi plusieurs démarches doivent-elles être entreprises, pour remédier à ces insuffisances, aussi bien au niveau de la l’éducation familiale et scolaire qu’au niveau de l’institution éducative de façon générale.

Le statu quo en la matière se résume alors en deux aspects.
    L’arabe demeure la langue officielle du point de vue juridico-formel mais privée de fait du statut de « prestige language ».         
    Le statut de « prestige language » est accaparé par une langue étrangère.
Celle-ci n’est pas consacrée par la Constitution mais sa maîtrise est posée de façon tacite comme une condition sine qua non pour occuper les postes de premier plan.

 

 

Par Mohamed Ould Abdalhaye