Le dialogue est l’unique méthode civique qui permet de dépasser les divergences Imprimer
Jeudi, 12 Avril 2012 10:40

Le parti Adil, cet ancien parti-état qui avait connu ses ‘’lettres de noblesse’’ pendant le très éphémère règne de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, s’est positionné depuis environ deux ans, au sein de la majorité qui soutient le président Aziz. En dépit d’un accord politique, âprement négocié, avec ses nouveaux partenaires, afin d’assurer ses arrières, il s’est senti, finalement, floué. Il n’a jamais été associé à rien, comme d’ailleurs le reste des formations de la majorité. Une situation qu’il rumine depuis, et qui risque de le pousser à ‘’réévaluer’’ sa position et à même penser ‘’l’impensable’’ : rompre les amarres d’avec ses partenaires.
Biladi publie la traduction d’une interview accordée par le président de ce parti, Yahya Ould Ahmd El Waqf au site d’information en ligne, Nouakchott Info.

N.Info : Quelle évaluation faites-vous, aujourd’hui, des résultats du dialogue auquel avait participé votre formation politique, en tant que membre des partis de la majorité ?

Yahya Ould Waqf :
Effectivement, à Adil nous avions participé au dernier dialogue en tant que parti de la majorité, et ce à partir, premièrement, de notre conviction inébranlable et permanente que le dialogue est l’unique méthode civique qui permet de dépasser les divergences. Deuxièmement, parce que, nous estimons que la situation politique en Mauritanie requiert, désormais, un consensus afin de bâtir les institutions républicaines et créer un mécanisme transparent qui donne l’espoir pour une alternance pacifique au pouvoir. A partir de ces deux points, nous avons participé, convaincus, au dialogue espérant d’aboutir à un résultat qui satisfait tout le monde.    
Constatant le grand fossé qui caractérise les relations entre les différents acteurs de la scène politique, en dépit de l’importance des résultats du dialogue, nous avons jugé, en partenariat avec deux partis de la majorité : le Renouveau Démocratique et le Mouvement Pour la République, que pour tirer le pays de la situation politique difficile dans laquelle il se débat, aujourd’hui, il faut  converger vers une unanimité ; que les segments politiques de l’opposition qui n’avaient pas participé au dialogue ne peuvent être ignorés et que même si on essaie de les dépasser, on arrivera point à résoudre le problème posé. Pour cela, nous avons eu la conviction qu’il était nécessaire et urgent que tout le monde, opposition et majorité, se retrouvent dans un dialogue afin de dépasser cette situation politique et d’aboutir à des élections consensuelles.

N.Info : Est-ce que cela veut dire que le dialogue passé a été dépassé par les événements ?

Y.O.W :
Je ne vois pas qu’il a été dépassé, mais il n’est plus suffisant pour apporter la solution aux problèmes politiques du pays, même si ses résultats doivent être la base de tout nouveau dialogue.  

N.Info : Qu’est-ce qui a poussé un groupe de partis dont le vôtre de se singulariser parmi  toutes les formations de la majorité par ce diagnostic de la situation ?

En tant que partis de la majorité, nous avons nos propres évaluations de la situation politique. Nous l’avons précisé dans une déclaration commune et nous avons construit notre conception de la situation sur un ensemble d’éléments  qui sont :
1-    La situation sécuritaire du pays et l’impact des conflits aux alentours ; particulièrement dans les Etats voisins de l’Est et du Sud ;
2-    Les conditions économiques difficiles des citoyens, accentuées par les effets de la sécheresse qui sévit cette année dans notre pays, en l’absence de résultats probants du programme lancé par le gouvernement à cet effet ;
3-    Le fossé grand ouvert entre la majorité et l’opposition, dépassant ainsi  le stade de l’appel au dialogue à celui du départ du régime ;
4-    La situation constitutionnelle : nous avons des institutions constitutionnelles qui ont dépassé leur mandat qui a été, lui, prolongé de manière qui ne bénéficie pas de l’unanimité, quant à sa légalité, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est diminuée,
5-    L’existence d’une opposition qu’on ne peut pas ignorer ni dépasser dans l’écriture du présent et de l’avenir du pays.

Cet état de la situation sécuritaire, économique, confusion politique et situation constitutionnelle, nous a amenés à la conclusion que le dialogue, auquel nous avons participé et que nous avons considéré comme important, n’est plus suffisant et doit nécessairement être complété par un autre dialogue afin d’arriver à une véritable unanimité.
Il est utile, à ce propos, de méditer deux événements importants qui s’étaient produits ces derniers jours dans deux Etats voisins. L’un d’eux est la leçon donné par le Sénégal où le conflit entre l’opposition et l’autorité avait atteint le niveau de l’explosion. Ils ont évité cela en acceptant de s’engager dans des élections transparentes qui avaient confirmé qu’un Etat comme le Sénégal peut avoir un président décidé à rester au pouvoir, qui organise un scrutin au cours duquel il ne récolte que 35%. Cette leçon doit être méditée par l’opposition parce que celle du Sénégal, en dépit du penchant de certaines de ses composantes pour la violence, avait décidé en fin de compte et à l’unanimité de participer à l’élection. Le président, de son côté, malgré son désir de rester, a accepté les résultats des élections et a accepté au départ qu’elles soient transparentes. Il faut dire que l’existence d’institutions opérationnelles au Sénégal a bien aidé à  la réalisation de tout cela.
L’opposition et le pouvoir doivent chercher à profiter de l’exemple sénégalais qui nous enseigne que le temps du pouvoir perpétuel est révolu et que chaque président aujourd’hui doit savoir qu’après deux années, cinq ou dix au pouvoir, il va quitter son fauteuil et qu’il doit par conséquent œuvrer à ce que son départ se passe dans de bonnes conditions qui lui permettront plus tard  de mener une vie normale. Cela ne peut se réaliser que si ce départ se produise dans le cadre d’élections transparentes. Il doit en outre créer, pendant son règne, des institutions réelles capables d’assurer l’accomplissement de tels scénarios.
Quant à la seconde leçon, c’est ce qui s’est produit au Mali qui est resté pendant les vingt dernières années un exemple d’alternance politique et on le considérait tous comme modèle démocratique réel. Mais à la première épreuve, un mouvement de rébellion, il y a eu coup d’état militaire. Et qui le dirige ? Des soldats, sous officiers et officiers du second rang… Nous ne sommes pas à l’abri d’un tel scénario, nous devons bien comprendre cela. Nous sommes appelés aujourd’hui à éviter d’atteindre l’étape de la confrontation entre le pouvoir et l’opposition. La responsabilité, le cas échéant, est partagée entre les deux parties, même si elle incombe au premier lieu au pouvoir. 

N. Info: Dans votre analyse de la situation du pays, vous avez évoqué des craintes sécuritaires liées aux menaces d’Al Qaeda contre la Mauritanie. Qu’ajoute la naissance d’un Etat au nord Mali à vos craintes sécuritaires?


Y.O.W:
J’estime que la naissance d’un Etat au nord du Mali est le scénario le plus catastrophique pour nous. La lutte contre Al Qaeda comme spectre nous impose déjà un grand effort militaire, de vigilance et d’action permanente de prévention qui pèse sur nos ressources. Il est difficile d’imaginer le degré de la menace, pour nous, si on ajoute au danger, que constitue Al Qaeda, l’existence d’un Etat au nord du Mali, à nos frontières, qui sera sans nul doute, un pays non gouverné. Ce qui va renforcer l’activité d’Al Qaeda et celle du trafic de tout genre, particulièrement de la drogue, en plus de la possibilité du déclenchement d’une guerre entre le sud et le nord du Mali. Une guerre à laquelle, on ne peut en aucun cas y échapper.
Je crois qu’il est stupide de ne pas s’intéresser à ce qui se passe au Mali et à ne pas œuvrer pour  qu’il retrouve sa souveraineté sur ses régions du nord. Je dis ici que la position de certains pays importants des événements du Mali était confuse et a provoqué la naissance de la situation actuelle qui a pris de cours tous les pays, y compris la Mauritanie, qui ne s’attendaient certainement pas au danger auquel on fait face actuellement.
Nous devons saisir le danger de cette menace qui pèse sur nos frontières Est et Sud-est. Afin de faire face à cette menace, il est nécessaire d’œuvrer pour  la création d’un front national uni et la mise en place d’institutions réelles capables de résister à toutes les secousses.

N.Info : Quelle est la meilleure solution à moindre prix, selon vous, pour ce qui se passe aujourd’hui au Mali ?

Y.O.W : j’estime que les pays voisins, y compris la Mauritanie,  doivent se mobiliser afin de  convaincre le MNLA pour qu’il accepte le principe de pourparlers dans le cadre de la souveraineté malienne et que cela aboutisse à une solution de large autonomie pour la région de l’Azaouad, une région disposant de prérogatives permettant à ses habitants de maitriser la plupart des aspects de l’opération de développement interne, tout en conservant la souveraineté à l’Etat malien. A mon avis, c’est cela, la solution acceptable et je ne vois pas qu’une solution militaire est à même de résoudre le problème. Et si elle est adoptée, elle aura de lourdes conséquences et nous serons parmi ceux qui seront touchés par ses effets néfastes.

N.Info : Au cas où la Mauritanie allait s’impliquer dans un scénario militaire d’intervention, poussée par une décision individuelle, régionale ou internationale. Quelle sera votre position ?


Y.O.W
: Ce sera très grave s’il se produisait, et n’importe quelle personne raisonnable doit s’opposer à tout scénario qui engage la Mauritanie dans une action militaire au nord du Mali. La Mauritanie a le devoir de jouer un rôle principal et efficace pour que le Mali parvienne à instaurer sa souveraineté sur sa partie septentrionale. Ce rôle doit rester uniquement politique et diplomatique, loin de toute forme d’engagement militaire, pour la simple raison que l’on ne dispose pas de la capacité ni des moyens pour le faire. Il ne sert pas nos intérêts et nous devons nous limiter à tenter de rapprocher  les positions du MNLA et le gouvernement malien, afin que ce dernier retrouve l’unité de son territoire et instaure son autorité sur l’ensemble de son Etat.

N.Info : Vous militez pour la naissance d’un front intérieur uni pour faire face aux problèmes du pays, comment imaginez la naissance de ce front au moment où l’opposition ne cesse d’attaquer le régime et réclame son départ et que le chef de ce régime accuse l’opposition de malversations et de traitrise ?

Y.O.W :
Moi, je comprends parfaitement bien la difficulté de construire un front intérieur uni dans de telles conditions, tant le fossé est grand entre les différents acteurs de la scène…A Adil, notre position, depuis bien longtemps, a été de prendre les dispositions pour l’entente pendant que l’opération était plus facile que maintenant, mais nous demeurons convaincus que les partenaires politiques restent patriotes, sérieux et attachés à la Mauritanie de telle manière qu’on est autorisé à croire qu’ils privilégient l’intérêt national sur toute autre considération. L’accord pour l’engagement d’un dialogue national intervient justement pour bâtir ce front. Cela appelle à un effort de sacrifice de la part des deux parties. Personne parmi eux n’est aujourd’hui en mesure de dicter ses aspirations à l’autre et, par conséquent, il est urgent de créer une atmosphère favorable qui permettra de trouver une solution acceptée par tous pour gérer cette étape. Là, on doit être franc : je ne fais pas porter uniquement à l’opposition la responsabilité de cette situation, même si elle a sa part de responsabilité, le premier responsable est le pouvoir.
Je crois qu’il est opportun que le pouvoir prenne de véritables initiatives vis-à-vis de l’opposition pour la rassurer et lui donner des signaux clairs qui confirment sa bonne foi et son sérieux afin d’instaurer un partenariat réel. J’estime que les partis de l’opposition sont suffisamment conscients et patriotes pour accepter le principe du dialogue.

N.Info : Tout dernièrement, nous avons constaté la destitution dse fonctionnaires issus de l’opposition et la promotion de personnalités de la majorité dont le vice-président de votre parti. Est-ce que cela s’inscrit dans le cadre d’une épuration contre l’opposition ou pour satisfaire la majorité et la faire participer dans l’exercice du pouvoir ?

Y.O.W :
Notre position constante est que l’Etat appartient à tout le monde, que le critère de nomination dans les fonctions doit être la compétence et non le clientélisme et autres considérations politiques. C’est cela notre position inébranlable et qui est, selon nous, le seul principe sur lequel on peut bâtir un Etat véritable. C’est également la base de la construction de la démocratie et sans laquelle, il n’y ait point d’Etat, ni démocratie, ni égalité, ni justice.
Le renvoi de fonctionnaires de leurs boulots sur des considérations politiques n’est pas du tout acceptable et cela fait partie des tares et maladies qu’on combat. L’éviction de certains fonctionnaires de l’opposition de leurs fonctions s’inscrit sans nul doute dans ce cadre et c’est ce que nous considérons, politiquement, comme geste inapproprié. Nous le condamnons et sommes solidaires de ses victimes. Par rapport à la nomination d’autres personnes, je ne vois pas le lien avec le renvoi d’autres. Chaque fonctionnaire possédant les qualités requises, qu’il soit de l’opposition ou de la majorité, peut être nommé par le gouvernement. Je ne considère pas cela comme implication politique.

N.Info : A Adil, est-ce que vous donnez un deadline pour rester membre de la majorité dans sa forme actuelle ?

Y.O.W :
Je tiens, tout d’abord, à préciser qu’Adil est lié à  deux autres partenaires de la majorité. Nous avons, aujourd’hui, une conviction et une position. La conviction est que la conjoncture politique requiert un consensus et qu’aucune exclusion ne sert le pays et nous y sommes opposés. Quant à notre positionnement, c’est qu’on défend cette position à partir de  notre place au sein de  la majorité. Nous œuvrons, en tant que partis politiques, pour  convaincre la majorité de manière générale de la justesse  de cette approche et, d’en convaincre, également l’opposition. En fonction des résultats de nos efforts, nous allons évaluer l’opération et prendre les dispositions qui s’imposent. De toutes les façons, il est difficile de prévoir pour le moment… Toujours, est-il, que des formations politiques, comme les nôtres, ont un objectif déterminé pour lequel elles militent. Elles prendront la position qu’il faut, au moment opportun en fonction de leur lecture de la scène politique et l’évaluation de son action.

N.Info : Où en, êtes-vous, par rapport à la proposition faite par certains de rentrer dans une période de transition afin d’organiser une présidentielle anticipée et des législatives et municipales ?

Y.O.W :
Il faut rappeler, d’abord, qu’en Mauritanie, nous faisons face aujourd’hui à un réel problème qui consiste en la difficulté de déterminer quand est-ce que pourrons-nous tenir des élections. La solution n’est pas d’organiser des élections présidentielles ou législatives, mais plutôt de sortir de notre situation actuelle, où il est impossible matériellement de tenir un scrutin avant, au moins, une année, même si l’on est tous d’accord sur son organisation. Cela s’explique par le fait que le mécanisme d’enrôlement existant, qui va nous permettre d’avoir des papiers d’état civil sur la base desquels seront tenues les élections,  ne peut être achevé, à mon sens, avant au moins une année. Pour cela, on doit travailler à le rendre plus proche des gens, tout comme on doit travailler à l’accélérer.
En attendant cela, nous devons profiter de ce temps pour essayer de trouver un consensus, dicté par notre situation constitutionnelle et politique et qui peut aboutir à des reformes politiques nécessaires pour la tenue d’élections présidentielle et législatives. Je signale, qu’en tant que partis politiques, nous œuvrons à la réalisation du consensus politique. Nous ne présentons pas des propositions ni des solutions aux parties, mais nous voulons que ces dernières adoptent, elles-mêmes, des solutions et tout ce qui peut être objet d’unanimité ou de consensus est important et fondamental.   


N. Info: Où en sont parvenus les efforts de personnalités, dont vous faites partie, qui travaillent en dehors des organisations politiques pour élaborer un schéma de sortie de crise ?

Y.O.W :
Il est vrai que j’appartiens à un groupe de personnalités nationales qui œuvrent, depuis un certain temps, pour le  lancement d’une initiative, sur la base de la lecture de la scène politique, afin de chercher à rapprocher les acteurs politiques. Selon mes informations, le travail de cette initiative est très avancé. Dans les jours qui viennent, elle communiquera sur elle-même. L’objectif qu’elle s’assigne  est de trouver une solution à la situation politique à travers la construction d’une confiance réciproque entre les parties et l’organisation de scrutins transparents et consensuels.  



Propos recueillis par Mamouni Ould Mokhtar