Sahel:Entretien avec Mehdi Taje Imprimer
Dimanche, 01 Août 2010 10:18

Géopoliticien et expert du Sahel, il est chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) de Paris. Il évoque le terrorisme d’Al-Qaida au Maghreb islamique et les enjeux géostratégiques en œuvre dans la région.Pourquoi le Sahel, zone désertique, est-il un lieu de tension? Mehdi Taje : Le Sahel est une zone de séparation de deux champs géopolitiques distincts : l’Afrique du nord ou l’Afrique blanche et l’Afrique noire ou subsaharienne. C’est donc une ligne de frontière entre Méditerranée et Afrique. Le Sahel organise la transition entre ces deux champs. On parle beaucoup de cette zone parce qu’elle est le siège d’une série de menaces susceptibles de déstabiliser les Etats du Maghreb mais également les Etats européens et notamment de l’arc latin. On a développé, d’un point de vue militaire, le concept de continents conjugués. L’Europe et l’Afrique, avec comme maillon de raccordement la Méditerranée, sont justement des continents conjugués avec des développements qu’on pourrait qualifier de coordonnés, inhérents à leur histoire et à leur géographie. Les liens d’interdépendances sont extrêmement forts. En ce sens, ce qui se passe dans cette zone affecte directement le continent européen. D’où l’intérêt croissant de certains Etats européens pour cette zone. Cette zone est un couloir stratégique qui relie l’océan Atlantique à la Mer Rouge, de la Mauritanie au Soudan.


C’est une zone désertique mais pas déserte ! Beaucoup d’acteurs évoluent dans ce couloir ?
Mehdi Taje : Il y a toute une série d’acteurs. Le Sahel est une espèce d’échiquier tourmenté. C’est un espace vulnérable, fragile. C’est un espace à la fois sous-défendu parce que les armées des pays sahéliens n’ont pas les moyens de défendre leur territoire et donc d’assurer leur souveraineté. Et c’est un espace sous-administré parce que les Etats n’en ont pas les moyens. Ce qui rend cet espace propice à l’infiltration, à la multiplication de certains acteurs malveillants. C’est pourquoi il faut revenir à un concept fondamental pour comprendre ce qui se passe : le concept de défaillance politique et économique des Etats sahéliens. Deuxième concept, celui d’océan sahélien. Au même titre qu’un océan, il peut y avoir des pirates. On parle d’irrédentisme. Des acteurs sont rebelles contre le pouvoir central de certains Etats sahéliens, comme les Touaregs. Il y a des trafiquants en tout genre notamment la drogue. Il y a une montée en puissance du trafic de cocaïne en provenance des Etats d’Amérique latine qui remonte d’Afrique de l’ouest vers le Sahel pour rejoindre l’Europe. Le Sahara est devenu une espèce de hub du trafic de drogue où se rejoignent cocaïne et héroïne en provenance d’Afghanistan pour remonter vers les Etats européens. Il y a bien d’autres trafics qui se multiplient : déchets toxiques, pétrole, médicaments, voitures, cigarettes, armes… Autres acteurs dans la région, ceux que l’on qualifie de terroristes. Une idée que je nuancerai.


De quelle manière les pays occidentaux s’investissent-ils dans cette zone ?
Mehdi Taje : Le tableau n’est pas simple. C’est un espace qui est convoité parce qu’il regorge de ressources naturelles. De plus, la réalité géographique de cette zone permettrait à certains Etats, s’ils se positionnent économiquement et – ce serait l’optimum pour eux – militairement de mieux contrôler les richesses des Etats du Maghreb et les richesses d’Afrique de l’ouest. Il y a ce double tropisme, cette double dynamique qui se conjugue. Certains Etats cherchent donc à se positionner (je pense notamment à certains puissances occidentales mais il n’y a pas qu’elles) au sein de ce couloir stratégique pour sécuriser leurs approvisionnements en matières sensibles, énergétiques et minérales, vers le Golfe de Guinée pour les débouchées américains, vers le Sahara et la Méditerranée pour l’Europe enfin vers la Mer Rouge pour l’Asie. Il y a un grand jeu en train de se préparer au niveau du Sahel et les pions sont mis en place progressivement, entre les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière est positionnée de manière extrêmement forte au Soudan. Elle désenclave le pétrole sud soudanais vers Port-Soudan et l’exporte à travers la Mer Rouge. L’idéal pour la Chine serait d’arriver à relier les champs pétrolifères tchadien vers ces oléoducs et donc de constituer un réseau de désenclavement de ces richesses. Mais parallèlement les Etats-Unis ont un autre projet politique qui lui est déjà mis en place à travers d’un oléoduc qui désenclave le pétrole tchadien à travers le Golfe de Guinée. Un affrontement avec, en fond la possibilité de découvrir du pétrole au Mali et au Niger. Il risque d’y avoir une exacerbation des rivalités avec des projets géopolitiques concurrents. Avec, au milieu, l’ancienne puissance coloniale, la France qui cherche aussi à se positionner d’une part pour sécuriser ses approvisionnements. Il existe une possibilité de désenclavement vers la Méditerranée via le futur Transaharian Gas Pipeline, du Nigeria via l’Algérie). Et il existe un projet libyen de prolongement du Greenstream vers les champs pétrolifères tchadiens et du Darfour. Une série de maillons se met en place. La France est également intéressé par sécuriser son approvisionnement en uranium au Niger. On sait à quel point c’est sensible, à la fois sur le plan militaire mais aussi sur le plan physique, compte tenu du fait que la France est extrêmement dépendante de son énergie nucléaire.  La France est particulièrement touchée par l’un des acteurs de ce couloir, le mouvement qui s’intitule Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).


Quelle est la réalité de ce groupe et de son influence ?
Mehdi Taje : Je relativiserai l’importance de ce noyau. Je ne nie pas sa réalité ni qu’il y ait une réelle contestation politique islamiste qui, elle, peut dégénérer en violence islamiste. Ça existe parce qu’il y a un pourrissement, parce qu’il y a une accumulation de frustrations de nature politique et économique. Lorsque des Etats ne sont pas en mesure de fournir un avenir à leurs jeunes – je parle de « sociétés bloquées » - ces jeunes risquent de se radicaliser. Parallèlement, au sein de l’ensemble du Sahel, on assiste à un retour du prosélytisme religieux qui est rampant, piloté par certains Etats comme la Libye, le Pakistan, l’Arabie saoudite qui voudraient reconquérir les positions qu’elles occupaient avant la colonisation. Il y a donc une montée en puissance d’un islamisme radical. Historiquement cela a toujours existé au Sahel. L’islamisme au Sahel a toujours existé mais ça a toujours été un feu de paille parce que l’islam soufie traditionnelle sécrète ses propres antidotes face aux extrémismes. Tout simplement parce qu’il est fortement imprégné d’animisme. C’est un islam tolérant qui fait que l’islam radical ne prend pas ou très peu. Qu’il y ait une espèce de contagion depuis l’Algérie de certains éléments radicaux qui se réclament d’Al-Qaïda, c’est parfaitement plausible. Mais il faut relativiser leur importance. C’est marginal à l’échelle du Sahel. Ces quelques éléments sont l’arbre qui cache la forêt. Qu’ils s’appellent AQMI ou autre il s’agit d’abord d’acteurs qui cherchent à profiter du désordre sahélien. C’est un espace malade, fragile et on en profite pour faire du business. Mokhtar Benmokhtar (ancien chef de l’Armée islamique du salut – AIS – en Algérie qui dirige maintenant une branche de l’AQMI, ndlr) fait du business. Il est AQMI parce que cela lui donne un retentissement international. La prise d’otages est devenue un business. Ce qui ne veut pas dire que le Sahel va devenir un nouvel Afghanistan. Je ne crois absolument  pas à une Al-Qaïda avec en haut de la pyramide un Oussama Ben Laden qui serait en mesure de manipuler telle ou telle succursale. Qu’il y ait certains fous de Dieu, profitant d’un certain prosélytisme et qui se trouvent dans la criminalité au nom de dieu, oui cela existe. Mais il faut relativiser. De plus, il y a le jeu des puissances étrangères qui amplifie cette menace. Parce que ça sert leurs intérêts. Ce qui leur permet  de se positionner militairement. En agitant le chiffon de la menace islamique, la France s’aligne sur certaines ambitions américaines.


Justement, quelle est l’implication des Occidentaux dans le domaine militaire ?
Mehdi Taje : La France a des forces spéciales dans certains pays de la zone, notamment au Mali et en Mauritanie. Elle fournit du matériel. Je pense que ça va aller en s’amplifiant. Appuyer les Etats sahéliens dans leur lutte n’est pas une mauvaise chose si on veut bien considérer que cette zone doit être administrée par ses riverains. La France est présente mais elle n’a pas de base parce que les Algériens s’y opposeraient de manière catégorique. Les Algériens ne veulent absolument pas qu’une puissance étrangère, occidentale se fixe militairement et de manière durable à travers un point d’appui sur leur flanc sud. On le comprend très bien pour des raisons historiques. On voit d’ailleurs que l’Algérie tente de prendre le leadership dans la lutte contre cette criminalité dans la zone, ce qui n’est pas non plus une bonne chose parce que ça entraîne une exacerbation des rivalités entre certains Etats maghrébins, notamment entre le Maroc, l’Algérie et la Libye, pour peser sur cet espace. Finalement, on en arrive à une fragilisation des processus qui pourraient être mis en place pour assurer le développement et sécuriser cet océan sahélien. Les Etats-Unis ont développé au mois de mai, à travers le Partenariat Transsaharien de lutte contre le terrorisme, des exercices militaires au Mali, en Mauritanie… et basé au Burkina Faso. Officiellement il s’agit de renforcer les capacités des armées locales. Officieusement c’est une manière d’affirmer leur présence militaire.


Ce n’est donc pas une guerre déclarée au terrorisme qui permettra à la région de retrouver sa stabilité ?
Mehdi Taje : Pas du tout. Au contraire. Ce peut être un facteur supplémentaire de déstabilisation de la région. Il faut revenir à l’essence même de l’analyse géopolitique. Si on considère que c’est une mer intérieure, un océan de sable, la sécurité et le développement de cette région ne passent que par le renforcement de la coopération et de la concertation entre les pays riverains qui arriveront à développer des synergies communes. Tout cela suppose de lever le voile sur l’ensemble des rivalités. C’est ce qui relativisera des groupes comme AQMI et permettra de les éliminer. Il faut affaiblir le prosélytisme qui se met en place. Le danger réel est que le Sahel soit, comme il l’a été historiquement, bousculé par une poussée d’un islamisme radical, un feu de paille mais qui peut durer des décennies. Il faut lutter de manière intelligente en favorisant le développement de ces sociétés, en donnant les moyens à ces Etats d’assurer leur souveraineté sur l’ensemble de leur territoire. C’est ce qu’on appelle le développement de la sécurité durable et de la sécurité humaine. Mais certainement pas en se lançant dans une guerre contre le terrorisme qui ne ferait qu’amplifier la dynamique en cours.


Entretien réalisé 
par Pierre Barbancey (Journal l’Humanité)