«Le rapt de touristes est devenu une manne financière» Imprimer
Mardi, 27 Juillet 2010 10:09

Dominique Thomas est chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur des Hommes d’Al-Qaeda (Michalon). Il commente les récentes opérations d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) dans la zone sahélo-saharienne. Biladi vous propose cette interview.
Les kidnappings deviennent-ils le mode opératoire privilégié d’Aqmi ? Le Sahara est ouvert à tous les trafics, notamment à cause de la faiblesse des Etats qui le contrôlent. C’est la particularité de cette zone grise, assez nébuleuse. Pour Aqmi, les enlèvements ou le trafic d’armes - caractéristique de la région - sont bien sûr une source de financement. Une économie de conflit de basse intensité est en place, et le rapt de touristes est devenu une manne financière pour des petits groupes armés. Des mercenaires ont ainsi pu enlever le Français de Ménaka pour le «revendre» à Al-Qaeda, sur commande ou même de leur propre initiative. Car ces groupes crapuleux ne peuvent pas négocier directement avec les gouvernements. Ils préfèrent empocher une commission en traitant avec des groupes plus organisés, qui feront monter les prix.


Quelle est cette «branche dure» d’Aqmi qui détiendrait Pierre Camatte au Mali ?
Il faut se méfier des labels. Parler de branche dure impliquerait l’existence d’une branche modérée ! Le noyau d’Aqmi, dirigé par Abdelmalek Droukdal, est basé dans l’Est algérien. Du temps du GSPC, son terrain d’action était divisé en zones militaires ou émirats. Mais depuis son allégeance à Al-Qaeda et son changement de nom [en janvier 2007, ndlr], l’organigramme est moins évident. Entre les groupes qui interviennent dans le Sahel et le commandement central, la communication est limitée. Ce sont parfois des bandes qui se revendiquent du jihad et sont cooptées par Aqmi, tout en restant assez indépendantes. D’ailleurs, les enlèvements du Français et des Espagnols ont mis du temps [deux semaines] à être revendiqués. L’enregistrement semble avoir été envoyé directement à Al-Jezira sans passer par le noyau algérien. Il n’y a toujours pas eu de communiqué sur les sites jihadistes traditionnels d’Aqmi.


Y a-t-il une montée de la menace Al-Qaeda au Sahel ? Le Quai d’Orsay demande aux Français de quitter la région…
Cela me semble logique étant donné l’instabilité totale de la zone. Mais il ne faut pas surévaluer la capacité d’Aqmi. La branche Maghreb d’Al-Qaeda n’est rien à côté du Pakistan ou du Yémen. C’est difficile à quantifier, mais je n’imagine pas plus de mille jihadistes en Algérie, et quasiment aucun combattant ne vient de l’extérieur de la région. Je pense qu’Aqmi a peu de contact avec le noyau pakistanais d’Al-Qaeda. C’est un peu une illusion donnée par les médias et Internet. Le tropisme français sur Aqmi est exagéré. Mais puisque l’organisation a toujours menacé la France en premier lieu, on y prête plus attention.


L’enlèvement d’un Français a-t-il un sens particulier ?
Aqmi n’est pas très regardant sur les nationalités. Des Ukrainiens en trekking auraient aussi bien pu se faire kidnapper. Simplement, les jihadistes ne sont pas nés de la dernière pluie : ils savent que des Français ou des Américains vaudront plus chers. Ou que la Suisse, l’Allemagne ou l’Autriche seront plus enclins à payer une rançon.


Assiste-t-on à l’ouverture d’un nouveau front du terrorisme au sud du Sahara ?
Il est trop tôt pour le dire. Mais si Aqmi se déplace vers le sud, ce ne sera pas une stratégie délibérée, mais par pragmatisme, pour préserver un sanctuaire. La zone sahélienne, contrôlée par des Etats faibles et ouverte à tous les trafics, représente une opportunité. Sur le plan comptable, en tout cas, le déclin des attentats spectaculaires en Algérie coïncide avec la montée des enlèvements au sud du Sahara. C’est plus une adaptation aux circonstances qu’une volonté d’ouverture d’un nouveau front. Tout comme Al-Qaeda dans la péninsule arabique, après la décapitation de sa branche saoudienne, s’était redéployé au Yémen.


De quels moyens disposent les Etats du Sahel pour lutter contre le terrorisme ? Les Etats-Unis peuvent-ils intervenir ?
Les Américains n’enverront certainement pas des troupes au sol en Afrique. Ils peuvent en revanche aider et équiper les Etats du Sahel. Sans une coopération étroite entre les pays de la région, le territoire restera incontrôlable. Car dans le désert, se battre chacun de son côté, c’est affronter des moulins à vent.