«l’opposition ne s’est pas inscrite contre des financements accordés à la Mauritanie » Imprimer
Jeudi, 01 Juillet 2010 09:49

Dans un entretien accordé à KASSATAYA, le leader de l’opposition mauritanienne Ahmed Ould Daddah, président du RFD, évoque sans détours les questions brûlantes de l’actualité mauritanienne. Au menu : la table ronde de Bruxelles, le dialogue politique... et bien d’autre thèmes.
Biladi vous proposes des extraits de ce long entretien : KASSATAYA : Monsieur AOD bonjour et merci d’avoir bien voulu recevoir KASSATAYA. Un an jour pour jour après la signature de l’accord de Dakar marquant le retour à une vie politique normale en Mauritanie la table ronde de Bruxelles se solde par trois milliards de promesses de dons ou de prêts à la Mauritanie est-ce Bruxelles enterre un peu Dakar ?
Ahmed Ould Daddah : Bonjour, je voudrais d’abord rappeler le contexte dans lequel Dakar a eu lieu. Il y avait une crise profonde qui divisait l’ensemble des mauritaniens et qui menaçait réellement les équilibres fondamentaux du pays. Donc c’est une négociation très longue, très difficile où les uns et les autres ont mis du leur pour aboutir à un compromis qui était très apprécié et qui a été très salué par l’opinion publique nationale. Mais comme d’habitude, Mohamed Ould Abdel Aziz qui a été un acteur très important dans cette négociation même s’il n’y apparaissait pas directement, y a renoncé. Il l’avait déjà dit il y a quelques mois en disant qu’il ne se sentait pas lié par ça. Et bien sûr, toute sa démarche a été un déni des accords de Dakar qui stipulaient formellement qu’il fallait continuer le dialogue et les discussions après les élections pour approfondir et enraciner encore plus la démocratie et pour améliorer le consensus. Donc il y a renoncé, c’est un trait de caractère [chez lui] de toujours faire des accords et de les envoyer à la poubelle dès lors qu’ils ont produit, en ce que le concerne lui Mohamed Ould Abdel Aziz, leurs effets, de son point de vue, positifs. Nous venons d’assister à cette table ronde de Bruxelles, je rappelle ici que l’opposition d’une manière générale n’a pas mené d’action pour la faire échouer, simplement parce que les principaux partis, les principaux leaders de cette opposition ont toujours considéré que tout ce qui pouvait, directement ou indirectement, totalement ou partiellement, servir le peuple mauritanien, nous ne nous inscrivons pas contre.
KASSATAYA : Donc le fait que la communauté internationale vienne appuyer l’action de ould Abdel Aziz ne vous gêne pas tant que ça profite in fine aux populations mauritaniennes ?
Ahmed Ould Daddah : Je termine ma pensée ; je dis que néanmoins ces accords [de Dakar] ont été sponsorisés par la communauté internationale qui a disparu, j’allais dire totalement, après ces accords, alors qu’elle en était l’arbitre, le sponsor. Dans ces conditions il n’est pas étonnant que n’ayant joué aucun rôle depuis les accords et n’ayant pas assumé ses [responsabilités]…elle accorde des financements au pouvoir en place. Comme je l’ai dit, l’opposition ne s’est pas inscrite contre des financements accordés à la Mauritanie, mais nous ne sommes pas dupes, nous savons que tant que le pouvoir reste solitaire, tant qu’il ignore son contrepart qui est l’opposition, tant qu’il joue de la force contre la logique, du silence et de l’obstination contre le dialogue et l’ouverture, bien sûr les choses ne se passeront pas comme il se devrait ; parce que d’abord le pouvoir en place est un mauvais gestionnaire, un mauvais gouvernant et que…
KASSATAYA. Ce ne semble pas être l’appréciation de la communauté internationale qui vient d’accorder cette reconnaissance à Ould Abdel Aziz
Ahmed Ould Daddah. La communauté internationale n’a pas la même logique que nous. Elle est composée d’Etats cyniques et d’Etats qui ont des intérêts très éloignés des nôtres. D’abord la pêche pour certains membres de cette communauté [qui se livrent au] pillage de nos côtes ; deuxièmement il y a une odeur d’énergie, de pétrole et d’uranium en Mauritanie. Enfin, cette communauté internationale fait croire à son opinion publique que l’actuel régime en Mauritanie fait obstacle au terrorisme, ce qui est complètement faux ; jamais la Mauritanie, par conséquent les hôtes et les voisins de la Mauritanie n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui par le terrorisme.
KASSATAYA : Mais concrètement Mr Ould Daddah en reconnaissant le pouvoir de Ould Abdel Aziz celui-ci devient l’interlocuteur quasiment unique des partenaires étrangers de la Mauritanie contrairement à Dakar et ce que Dakar stipulait, est-ce que vous n’avez pas perdu une des batailles, est-ce que ça ne vous met pas dans une posture difficile ?
Ahmed Ould Daddah. Mais la communauté internationale, chaque fois qu’il y a quelqu’un en place, quelles que soient les conditions dans lesquelles il est venu [au pouvoir], et quelles que soient les conditions dans lesquelles les élections un petit peu préfabriquées, avec des résultats reconnus à l’avance, il traite avec lui, il l’embrasse sur les deux joues.
KASSATAYA : Est-ce que ce n’était pas une façon de condamner ou de vous désavouer dans la façon dont vous avez géré ce dialogue politique que vous avez demandé, Mohamed Ould Abdel Aziz vous a tendu la main juste avant la table ronde de Bruxelles à travers l’ancien premier ministre ould Waghf, Kane Hamidou Baba qui est de la mouvance présidentielle a aussi essayé une médiation entre Ould Abdel Aziz et vous ne vous êtes pas inscrits dans cette logique de dialogue, est-ce que ce n’était pas une façon de vous dire puisque vous ne voulez pas du dialogue nous allons travailler avec ould Abdel Aziz ?
Ahmed Ould Daddah . Vous posez beaucoup de questions à la fois, laissez moi y répondre une à une. Un : le dialogue vient de nous ; l’idée du dialogue, l’initiative du dialogue, la proposition de dialogue, est une proposition, une initiative de l’opposition, depuis toujours et nous l’avons rappelé… Lorsque Mohamed Ould Abdel Aziz a reçu un des leaders de l’opposition [NDLR : l’ancien premier ministre Ould Waghf], ce leader nous a dit qu’il lui a dit qu’il était disposé, lui Mohamed Ould Abdel Aziz, au dialogue. Soit. Moi j’étais président de la COD et à l’issu d’une réunion dans laquelle nous avons entendu ce message et discuté, j’ai pris la parole devant la presse pour dire que nous avons reçu le message, que le dialogue est d’abord une initiative de l’opposition mais que, en tout état de cause, nous voudrions que Mohamed Ould Abdel Aziz confirme lui-même cette volonté de dialogue ; parce que nous avions peur…comme on dit en Mauritanie, celui qui a été piqué par un serpent a peur d’une corde. Nous avions peur qu’il dise un jour qu’il n’avait pas demandé le dialogue. Et d’ailleurs ce qu’a dit aujourd’hui son premier ministre est à peu près cela, une fois qu’il a eu le financement il a dit que le dialogue il n’a rien à cirer de cela et que ça doit se faire à l’assemblée nationale ; donc je n’accepte pas de dire que nous avons refusé le dialogue, nous sommes à l’initiative du dialogue et nous avons répondu à la supposée disposition de Mohamed Ould Abdel Aziz au dialogue. Mais nous avons toujours dit, et je crois que c’est raisonnable, que le dialogue ne doit pas être une dictée. Sa méthode, son processing et toutes les modalités doivent être convenus ensemble, entre le pouvoir et l’opposition ; et en tout cas nous aujourd’hui, ce que nous faisons c’est plus au moins des aswaqa, c’est-à-dire des qu’en dira-t-on ; parce que Mohamed Ould Abdel Aziz n’a jamais exprimé publiquement sa volonté de dialogue, aucun de ses ministres ne s’est exprimé publiquement en son nom en ce sens, et je crois que nous venons de vivre aujourd’hui une des méthodes de ce régime qui fait du bruit, de l’amalgame… Ces derniers temps on a dit que Mohamed Ould Abdel Aziz m’a reçu, qu’on nous a proposé de faire partie de la délégation de Bruxelles, c’est faux. Je n’ai jamais été reçu par Mohamed Ould Abdel Aiz depuis Dakar ; et deuxièmement…
KASSATAYA. Alors pourquoi avez-vous laissé dire à Bruxelles que vous avez été reçus, on ne vous a pas entendu contester cela ?
Ahmed Ould Daddah. .. et deuxièmement on ne nous a pas proposé d’aller à Bruxelles. Je ne sais pas si nous aurions accepté ou non ; mais on ne nous a pas proposé ; donc ça c’est de l’amalgame, c’est de la désinformation. Nous y avons répondu. Vous savez, le RFD n’est pas seulement son président. A Nouakchott le RFD et la COD [coordination des forces de l’opposition] ont démenti. Donc nous n’avons pas du tout reconnu ni paternisé ce mensonge.

KASSATAYA. La COD c’est la Coordination de l’Opposition Démocratique nous allons justement en parler, elle est présidée de façon tournante et c’est Boidiel Ould Houmeid qui en est l’actuel président pour le compte du tout nouveau parti, El Wiam. Depuis la fin de l’élection présidentielle on entend peu parler de l’institution de l’opposition… il y a eu ce jeu de chaises musicales qui a bouleversé l’échiquier politique depuis la présidentielle quand allez-vous vous réorganiser ?
Ahmed Ould Daddah. Ecoutez, nous sommes réorganisés…
KASSATAYA. Officiellement je veux dire, par exemple Ibrahima Moktar Sarr en est le secrétaire général..
Ahmed Ould Daddah. Ah vous parlez de l’institution de l’opposition ! Elle doit effectivement se réorganiser, et surtout s’activer. Parce que c’est une institution qui a un potentiel important, c’est une institution aussi qui est voulue par l’opposition et nous allons prochainement prendre un nouveau départ, entre les principaux partis de la COD et nous avons un projet de programme que je vais soumettre incessamment à mes collègues pour engager des activités à la fois internes et externes.
KASSATAYA : Ibrahima Moktar Sarr qui n’a pas d’élus à l’Assemblée Nationale et qui s’est rapproché de la mouvance présidentielle va-t-il continuer à en être le SG et jusqu’à quand ? Qu’allez-vous faire de ce cas ?
Ahmed Ould Daddah. Ce n’est pas un cas. Moi je nomme le Secrétaire Général, j’avais nommé en son temps Ibrahima Sarr, il est encore là, s’il est confirmé il restera là, s’il y a quelqu’un d’autre il ne sera plus là, c’est tout, c’est aussi simple que ça.
KASSATAYA : Vous êtes le leader historique de l’opposition mauritanienne avec 18 ans de services, qu’est-ce qui manque à votre façon de procéder pour que vous soyez élu Président de la République ?
Ahmed Ould Daddah. Si vous le permettez je vais formuler votre question autrement, je l’adapterai un peu à ma réponse : Qu’est-ce qui manque pour que l’opposition accède au pouvoir ? Peu importe que ce soit Ahmed Ould Daddah ou un autre leader de l’opposition. Je vais être franc et très simple : des élections transparentes. Je suis convaincu que s’il y a des élections aujourd’hui transparentes, l’opposition accéderait au pouvoir. Et tant qu’il y aura des élections préfabriquées, préétablies, on sera toujours dans cette situation virtuelle d’un pouvoir qui n’a pas la majorité, d’une opposition qui a la majorité mais qui n’a pas accès aux décisions et donc c’est une situation d’instabilité…parce que l’instabilité est d’abord psychologique avant d’être physique ou matérialisée. Il y aura toujours une frustration, un sentiment d’injustice, donc d’instabilité aussi longtemps qu’une minorité imposera par le fusil sa loi à une majorité.
KASSATAYA : Avez-vous le sentiment que certains de vos détracteurs vous accusent tout à tour de ne penser qu’au pouvoir, de gérer seul le RFD, de ne pas prendre en charge la question de l’esclavage ou celle de la cohabitation entre les communautés nationales, que répondez-vous à cela ?
Ahmed Ould Daddah. Je réponds que c’est de bonne guerre ou de mauvaise guerre d’attaquer l’adversaire ; surtout quand il est plus ou moins considéré comme un adversaire qui ne se soumet pas, qui n’abandonne pas facilement ses objectifs. Je dirai que ces dix huit ans de pouvoir (sic) montrent au moins une chose : c’est que je ne suis pas malléable ni nomadisant en politique. J’ai des objectifs, de fortes convictions et je me bats pour les faire aboutir. Vous m’avez parlé aussi de l’esclavage. Je voudrais vous dire que je suis le seul leader de l’opposition à avoir proposé en aout 1993 au cours d’un Conseil National de l’UFD/EN, un plan d’éradication. Parce que, dire que l’esclavage n’existe pas alors qu’il y avait la constitution de 1960, une ordonnance de 1981 [qui interdisait l’esclavage]…ce n’est pas le fait de décréter [la fin de l’esclavage qui va changer les choses], c’est le fait d’éradiquer au sens étymologique c’est-à-dire enlever les racines et les causes de cette tare qui défigure la Mauritanie, qui est anti humaine et qui est contraire à l’histoire aujourd’hui. Moi j’avais proposé, en aout 1993 je le répète, un plan comprenant un cadre institutionnel, définissant ce que sont que les pratiques esclavagistes. Parce que si juridiquement l’esclavage n’existe plus, il y a bien encore des pratiques esclavagistes. Et c’est contre ces pratiques qu’il faut se battre et se battre concrètement et de façon effective. J’avais proposé donc de définir ces pratiques esclavagistes et de proposer en face des peines minimales et maximales pour que le juge soit obligé d’appliquer au moins la peine minimale… Malheureusement la loi qui a été faite…n’a pas pris en compte cette obligation, cet enfermement des juges pour qu’ils soient obligés d’appliquer la peine minimale. Deuxièmement pour mettre fin de façon effective à l’esclavage, il fallait faire couper le cordon ombilical entre les anciens maitres et les anciens esclaves. Et ça concerne surtout une communauté de gens d’un certain âge, qui n’ont pas d’activité, qui n’ont pas de métier, qui n’ont pas de capital et qui ont peur, on peut les comprendre, de l’avenir. Il fallait donner à ces gens-là des moyens de survie propres pour les rendre autonomes et leur permettre réellement de prendre du champ par rapport à leurs anciens maitres. J’avais proposé dans ce cadre une réforme agraire qui rend un certain nombre de familles propriétaires de lopins de terre qu’ils cultiveront pour restaurer leur dignité et leurs moyens de survie. J’avais proposé qu’il y ait également une promotion de la formation de pêcheurs et de financements de moyens de pêche (embarcation, filets, appui techniques…). J’avais également proposé de financer des microprojets et … qu’à ceux veulent être des éleveurs, on donne en capital un cheptel. Dans mon projet, j’ai demandé qu’il y ait non seulement la généralisation et l’effectivité des écoles dans les adwabas et dans les kebbas, mais également la formation professionnelle. Parce que les gens d’un certain âge, parfois savent lire et écrire et parfois sont analphabètes ; il y avait la possibilité de les former à des métiers relativement simples.
KASSATAYA : Et comment entendez-vous financer tout ça ?
Ahmed Ould Daddah .Ça ne demande pas beaucoup de ressources ! Ça peut être financé ne serait que sur des économies réalisées sur les voyages des ministres ! Il y a beaucoup d’organisations gouvernementales ou privées qui financeraient volontiers ce genre de choses. Ce qui manque réellement c’est une volonté politique, une compréhension de la nécessité de ce projet et une volonté politique de le mettre en œuvre. Et je voudrais dire que dans ce projet il y a quelque chose d’extrêmement important : il n y a pas seulement une réparation partielle d’un préjudice historique, il n’y a pas seulement le fait de créer et de donner des emplois à des mauritaniens, mais il y a le fait d’utiliser une énergie existante et d’arriver dans beaucoup de domaines à une autosuffisance ; que ce se soit sur le plan de l’agriculture, de l’élevage ou d’un certain nombre de métiers dont la Mauritanie manque. C’est un projet qui était parfaitement cohérent et qui avait des effets induits considérables sur le plan économique, sur le plan social et sur le plan des droits de l’homme.
KASSATAYA. Il y a aussi l’accusation de la prise en charge insuffisante de la question de la cohabitation entre les différentes communautés nationales…
Ahmed Ould Daddah. Là aussi c’est une accusation que je juge mal fondée. Le président de l’UFD/EN que j’ai l’honneur d’avoir été avait posé ce problème de façon très claire et extrêmement ferme, en disant que la Mauritanie a la chance -et c’est ça son trait distinctif par rapport aux pays voisins, qu’ils soient du nord ou du sud- d’être une symbiose de communautés qui ont toujours cohabité pacifiquement à travers l’histoire et de façon féconde à travers l’histoire. Je rappelle en passant qu’à ma connaissance, il n’y a jamais eu de guerre ethnique en Mauritanie. Il y’en a eu au sein des communautés. Et très souvent -les exemples sont multiples- il y a des communautés qui sont alliées…comme les Idawichs et les Soninkés, les Halaybe et les Awlad Ahmed, les Trarza et les Wolofs, il y a eu des mariages, Jumbet…c’est connu… Il n’y a jamais eu de problème ethnique en fait. Le problème ethnique est post indépendance en Mauritanie. Et je dis que c’est une richesse considérable [cette diversité] qui nous permet en tant que mauritanien d’être à l’aise au sein des arabes comme au sud du Sahara, que ce soit au Sénégal, au Mali ou ailleurs…Parce que nous sommes dans notre élément dans les deux ; et nous devons jouer de cette position privilégiée, pour être un élément actif dans l’intégration non seulement…
KASSATAYA. L’unité nationale a pris quand même des coups rudes notamment sous Ould Taya et nous avons suivi ces derniers temps des discours qui n’étaient pas particulièrement fédérateurs…
Ahmed Ould Daddah. Bien sur, il y a eu des drames sans noms, il y a eu des massacres, des déportations que j’avais dénoncés en leur temps. Mon discours de Sélibaby, en janvier 1992 a fait quelque bruit ; et je suis toujours ferme, toujours fidèle à ce que j’avais dit, à savoir que les mauritaniens ont leur nationalité qui ne peut pas leur être enlevée.
KASSATAYA. Alors avec le souvenir de ces événements est-ce qu’on doit s’inquiéter de certains discours tels que ceux que nous avons entendus récemment…
Ahmed Ould Daddah. Bien sur [que] lorsqu’un premier ministre dit : « nous sommes un pays arabe » [NDLR : évocation de la réponse du premier ministre Ould Mohamed Laghdaf à une interpellation d’un journaliste] c’est de la provocation : oui, nous sommes un pays arabe, un pays wolof, nous sommes un pays soninke, un pays halpoular et nous sommes fiers de l’être. Moi je dis que la Mauritanie c’est comme l’œil, si on crève le blanc, l’œil ne voit plus, si on crève le noir l’œil ne voit plus. La Mauritanie c’est ça ! C’est sa richesse, c’est sa singularité, c’est sa beauté.
KASSATAYA. Alors sur cette dernière accusation de gestion solitaire au RFD ?
Ahmed Ould Daddah. Oh oui ! Vous savez, encore une fois on ne peut pas empêcher les gens…plutôt ça me fait plaisir : ça veut dire que les gens n’ont pas de vraies critiques à mon égard…
KASSATAYA. Ce n’est pas fondé ?
Ahmed Ould Daddah. Mais bien sur que ce n’est pas fondé…
KASSATAYA. Les instances s’expriment vraiment ? Il y a un vrai débat ?
Ahmed Ould Daddah. Mais…les questions majeures sont toujours décidées par les instances ! Et moi je ne prends jamais une décision…Moi je suis là [à Paris] mais les gens prennent des décisions. Vous m’avez posé une question sur la table ronde, moi je ne me suis pas exprimé sur cette question ! Ce sont eux qui se sont exprimés ! Ou si je devais m’exprimer ils devaient me le demander, ou si je prends l’initiative de le faire-je peux aussi le faire- je leur dis « je vais m’exprimer que pensez-vous de telle ou telle autre chose » !
KASSATAYA : Le Rfd ce n’est pas Ahmed Ould Daddah qui décide qu’il peut faire comme si…
Ahmed Ould Daddah. Le RFD est un grand parti, avec une direction collégiale, avec un chef qui est pour le moment Ahmed Ould Daddah -il peut être quelqu’un d’autre- qui a des instances, des structures et qui est enraciné en Mauritanie. Dans toutes les mouqatas [NDLR : départements] de Mauritanie il y a une section du RFD.
KASSATAYA. C’est le premier parti de l’opposition actuellement en Mauritanie…
Ahmed Ould Daddah. Moi je dirai même que c’est le premier parti du pays. Parce qu’à ma connaissance le pouvoir n’a pas de parti
KASSATAYA. Il y a l’UPR [première formation de la majorité présidentielle]
Ahmed Ould Daddah. Ils sont entrain de faire l’UPR, au plus ce sera un parti administratif. Ce qui n’est pas grand’ chose.
KASSATAYA. Ils viennent de faire leur implantation et ils ont couvert tout le pays…
Ahmed Ould Daddah. Oui ils disent qu’ils ont eu 6 millions d’adhérents sur 3 millions d’habitants, ce n’est pas mal !
KASSATAYA. Ça vous rappelle Kobonni [NDLR : lors de l’élection présidentielle de 1992 cette localité avait vu sa population augmenter virtuellement de plusieurs milliers d’habitants dont les voies sont toutes allées au colonel Ould Taya alors au pouvoir] ?!
Ahmed Ould Daddah. (rires) ça me rappelle Kobonni
KASSATAYA. Vous avez parlé tantôt de l’organisation d’une élection, vous avez expliqué que s’il y avait une élection transparente l’opposition l’emporterait, les citoyens ordinaires peuvent avoir le sentiment que les politiques ne s’intéressent aux électeurs qu’en temps de campagne, pour l’homme politique que vous êtes est-ce qu’il y a une vie en dehors d’une élection ?
Ahmed Ould Daddah. Laissez-moi répondre d’abord à une question que vous avez posée et à laquelle je n’ai pas répondu : Ahmed Ould Daddah ne s’intéresse qu’au pouvoir. Ecoutez moi je crois que pour un parti, un homme politique qui fait de la politique, s’il est honnête -et je prétends l’être- quand il a un projet de société, son objectif c’est de le réaliser. Pour cela, il faut qu’il accède au pouvoir. Vous savez on dit dans un dialecte mauritanien que je peux traduire ainsi : « c’est avec son ongle qu’on se gratte le mieux ». C’est sûr que nos projets à nous, RFD, et je dirais même, sans vouloir parler au nom des autres partis…je dirais que oui, on cherche à accéder au pouvoir pour réaliser nos projets. Maintenant, nous sommes un parti qui a des structures de base d’abord. C’est-à-dire que dans toutes les mouqataas du pays il y a au moins une section ; ça dépend du nombre d’adhérents. Nous avons des mouqatas où il y a plusieurs sections. Bien sûr que c’est plus actif quand il y a une campagne. En dehors l’activité n’est pas ce que nous souhaiterions mais il y a toujours un minimum d’activité. Et il y a un déficit d’activités dont nous sommes conscients et que nous cherchons à combler progressivement. Nous sommes actuellement entrain de réfléchir à différentes choses, à des séminaires à organiser à la fois à Nouakchott et dans les chefs-lieux de région pour discuter de façon vivante et intégrée avec les intéressés des différents problèmes.
KASSATAYA. Des séminaires de formation pour vos militants ; connaissent-ilsst-ce qu’ils connaissent votre programme ?
Ahmed Ould Daddah. Des séminaires d’information et de formation. Parce que l’information est très importante. Je crois qu’ils le [le programme] connaissent parce qu’il y a eu différents congrès ; en particulier les 200 mesures que j’ai proposées lors de élection présidentielle en 2007. Et tout cela est disponible entre les mains des militants et nous nous en rendons compte de temps en temps. Nous envoyons des émissaires de temps en temps pour visiter les sections et se rendre compte sur place, parfois régler tel problème entre certains dirigeants locaux, parfois donner l’impulsion à telle action. On nous demande par exemple avant l’examen du bac à tel endroit de trouver des professeurs qui donnent des cours de rattrapage à des élèves…des actions parfois au ras du sol mais qui permettent aussi aux directions locales du parti d’être près des militants, des citoyens…et d’être utiles. Nous ne sommes pas un gouvernement, nous n’avons pas les ressources du pays ; nous sommes comme tout parti d’opposition dans un pays sous développé et non démocratique comme la Mauritanie aujourd’hui, nous manquons de ressources. Nous avons des ressources humaines et nous essayons de les utiliser le mieux possible au profit du citoyen en général, en tenant compte naturellement, des conseils et de l’expérience de nos dirigeants locaux.
KASSATAYA. Dans les pays que vous venez de décrire il y a aussi un problème endémique qui est celui du nomadisme politique, est-ce qu’un bon encadrement politique ne peut pas vous prémunir de ce genre de déconvenues ou est-ce qu’il faut légiférer et faire en sorte qu’un député ou un élu qui change de parti perde son mandat ?
Ahmed Ould Daddah. Le président Bongo qui m’avait reçu en septembre 2008 m’avait dit qu’au Gabon ils avaient voté une loi qui indique que lorsqu’un député quitte son parti, il perd son mandat. Et je crois que c’est quelque chose d’extrêmement logique…
KASSATAYA. Le Mali est entrain de le faire ou en tout cas le rapport Diawara le propose…
Ahmed Ould Daddah. Nous allons proposer cela. Et nous pensons aussi que c’est quelque chose qui peut toucher un pouvoir ! J’imagine, connaissant la mentalité du pouvoir actuel, que pensant que ça peut être utile à l’opposition, il ne va pas le faire parce qu’il a une majorité automatique, administrative…
KASSATAYA. Sidi Ould Cheikh Abdallahi avait perdu des députés alors qu’il était au pouvoir !
Ahmed Ould Daddah. Oui. Nous allons le proposer, nous nous battrons. Je pense qu’à terme c’est inévitable. Parce que non seulement c’est immoral mais ça crée une espèce de pagaille sur le champ politique qui ne sert pas la démocratie.
KASSATAYA. Dernière question M. Ahmed Ould Daddah, maintenant que le président des pauvres va avoir de l’argent pour construire une Mauritanie nouvelle (allusion au slogan du candidat Ould Abdel Aziz), qu’allez-vous faire pour vous rapprocher des populations et entendre ou porter leurs revendications ?
Ahmed Ould Daddah. Je voudrais d’abord dire que Mohamed Ould Abdel Aziz n’a jamais été le président des pauvres, sauf à dire qu’il a appauvri un peu plus la Mauritanie. A ce titre on peut dire que par sa mauvaise politique, par son amateurisme, par ses initiatives non étudiées et dont on ne mesure pas à l’avance les conséquences, il a appauvri beaucoup plus les mauritaniens. Et à ce titre on peut dire qu’il est le président d’un pays appauvri.
KASSATAYA. Maintenant il a de l’argent !
Ahmed Ould Daddah. Comme on dit l’argent ne fait pas le bonheur. De toutes les façons je peux vous garantir -et je le regrette- que notre capacité d’absorption est très faible. Parce que l’administration mauritanienne était déjà faible, elle est très affaiblie aujourd’hui avec Mohamed Ould Abdel Aziz parce qu’il n’a pas d’actions structurantes. Pire, il a nommé y compris des secrétaires généraux qui n’ont jamais fait de l’administration. C’est une politique de copinage mais qui évidement détruit, désorganise, déstructure un peu plus cette pauvre administration qui déjà n’en pouvait mais.
KASSATAYA. Il y a trois milliards de dollars qui sont promis qu’allez-vous pouvoir faire comme contribution pour qu’ils soient bien gérés ?
Ahmed Ould Daddah. D’abord ce sont des promesses, vous l’avez dit vous-mêmes et je vous en donne acte. L’utilisation de ces milliards suppose des projets. Je peux vous dire que si les projets n’existent pas il y en aura peu qui seront financés, qui seront banquables. En tout cas, nous, nous savons que si on veut utiliser cet argent, évidement il y a une possibilité de l’utiliser. Nous avons des idées très claires sur ce point, mais nous n’allons pas les égrener. D’abord parce qu’ils [NDLR : ceux du pouvoir] ne vont pas nous écouter ; ensuite nous pensons que ça vaudrait beaucoup mieux s’il y avait une concertation sur l’utilisation de ces ressources. Sur le plan global, le premier ministre… a aujourd’hui [NDLR : 25 juin 2010] fait la déclaration qu’il a faite en disant en quelque sorte qu’il ne dialogue pas avec l’opposition et que si dialogue il devait y avoir il doit avoir lieu au parlement…
KASSATAYA. Est-ce que ce n’est pas le jeu sain de la démocratie justement, que l’opposition s’oppose au parlement et dans les autres institutions qui existent plutôt que de vouloir dialoguer avec la majorité ?
Ahmed Ould Daddah. Ça c’est dans une démocratie murie, apaisée où les principaux problèmes de principes ont été réglés. Effectivement, il n’y a plus alors qu’une politique que chaque parti conçoit et met en exécution et effectivement certains aspects de cette politique, y compris la loi de finance qui en est l’instrument de réalisation, sont discutés au parlement. Mais lorsque vous êtes dans un pays où se posent des problèmes de coexistence pacifique des acteurs politiques, des partis politiques, des sensibilités politiques, où existent des problèmes quand même sensibles d’unité nationale, vous en avez suggéré deux tout à l’heure comme le problème de l’esclavage et celui de la cohabitation des composantes… et vous avez d’autres problèmes.. lorsque vous avez ça, vous ne pouvez pas dire qu’on puisse exercer de façon appropriée un pouvoir solitaire. D’ailleurs ce pouvoir-là c’est un pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz. C’est lui qui l’exerce. Il n’y a pas de gouvernement au sens d’un certain nombre de ministres qui se réunissent, qui discutent les projets, qui prennent des décisions à l’issue d’une discussion sur la base généralement d’un consensus.
KASSATAYA. En même temps c’est lui qui est élu...
Ahmed Ould Daddah. C’est lui qui décide, c’est lui qui ordonne, j’allais dire que c’est lui-même qui exécute. Et à titre anecdotique mais c’est grave, même RACHAD, le logiciel qui gère les finances publiques, c’est lui qui le contrôle. C’est en quelque sorte lui le caissier de l’Etat. Il est ordonnateur à la place du ministre des finances et il est caissier à la place du trésorier de la république. Donc c’est tout sauf une politique.
KASSATAYA. Pour surveiller tout ça vous allez mener votre action au niveau du parlement ?
Ahmed Ould Daddah. Bien sûr, nous avions mené notre action, toute l’opposition, à l’Assemblée Nationale. Et je suis persuadé que vous avez entendu parler des contributions des députés de l’opposition…
KASSATAYA. Les femmes !?
Ahmed Ould Daddah. Des femmes et des hommes ! Les deux, avec une égale qualité. Nous allons, comme c’est de notre devoir et l’usage bien établi maintenant depuis 18 ans, nous allons continuer à agir sur les masses, nous allons continuer à porter le message de l’opposition, le message du changement, le message du progrès, le message de la bonne gouvernance et le message d’avenir pour la Mauritanie au sein des populations, dans tous les hameaux, sous toutes les tentes, sous toutes les cases de Mauritanie. Parce que c’est notre devoir, parce qu’il y va de l’intérêt et de l’avenir de la Mauritanie.
KASSATAYA. Nous sommes en juin, Mohamed Ould Abdel Aziz avait dit qu’en juin les ondes allaient être libéralisées, nous allons peut-être pouvoir organiser une émission pareille à Nouakchott quand on aura une antenne, y a-t-il de l’espoir pour ça ?
Ahmed Ould Daddah. Moi je suis un optimiste invétéré ; parce qu’il ne faut jamais céder au désespoir. Il faut toujours garder l’optimisme, toujours garder confiance en l’homme et en l’avenir. Et c’est parce que je porte, l’opposition en général porte cet espoir, ce rêve de progrès et de changement que nous pouvons continuer jusqu’à présent le combat qui est le nôtre, qui est un combat de liberté, d’espérance, de progrès. Je pense que Mohamed Ould Abdel Aziz a louvoyé jusqu’à présent. Il y a un projet de loi qui a été voté par l’Assemblée Nationale, il a été examiné par le Sénat qui a fait des amendements, m’a-t-on dit, relativement mineurs ; l’usage est que les commissions paritaires Assemblée Nationale et Sénat se réunissent rapidement et trouvent un compromis sur les petits amendements du Sénat et on envoie ce projet de loi pour être promulgué. Apparemment, le pouvoir bloque, louvoie et triche. On nous dit maintenant que ce projet de loi va être accepté définitivement par les assemblées et promulguée à la rentrée, moi je l’espère. Mais laissez moi exprimer le doute quand-même sur ce point et sur bien d’autres. Et je me demande si ça n’a pas été fait à la veille de cette table ronde pour tromper des bailleurs de fonds qui ne demandaient qu’à être trompés.


Propos recueillis pour KASSATAYA par Abdoulaye Diagana