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Lundi, 06 Avril 2020 15:12

Notre compatriote, Ahmedou Ould Abdallah, qui vit confiné à l’étranger, a publié lundi, 6 avril, au

Journal ‘’La Libre Afrique ‘’ l’article ci-après qui est sincèrement de très bonne facture :

La renaissance de l’Etat national, heureuse surprise du Covid-19

Par Ahmedou Ould Abdallah

Ancien Ministre Affaires Étrangères de Mauritanie, Ancien Représentant Spécial des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, Président Centre4s…

‘’La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même’’ déclarait à ses compatriotes, frappés par la grande dépression, le président Franklin D Roosevelt. Quatre-vingt-dix ans après, ce message reste actuel face au Covid-19.

Attaquant autant les Etats les plus forts que les pays les plus fragiles, le Covid-19 s’est imposé à tous comme une catastrophe mondiale. Tous concernés et confinés. Continuant à décimer, il contraint au réalisme et laisse peu de place aux charlatans et aux démagogies politiciennes. Par tout cela, il appelle une réponse, certes nationale mais aussi internationale.

Meurtrières, les crises d’Ebola, de H1N1 et autres pandémies restèrent dans des régions géographiques sans rôle majeur sur les économies ou la diplomatie internationales. Au contraire, rapide et nullement sélectif, le Covid-19 a brutalement frappé tous les pays et en particulier les plus productifs et les mieux organisés.

Les distances géographiques ayant disparu, mondialisation oblige, tout le monde, avec ou sans virus, est confiné et la notion de sécurité a brutalement pris une nouvelle dimension. Elle n’est plus liée à la seule mobilisation des armées contre un ennemi extérieur doté de troupes et missiles de croisière. Nous assistons peut-être au premier des conflits de l’avenir, qui seront climatiques, environnementaux, de migrations irrégulières.

Brusquement indigentes, les coopérations régionales peinent à suivre le rythme de la pandémie. Figées dans des mandats et des pratiques rigides, certaines organisations régionales, pourtant aguerries, ont réagi plus qu’agi, donnant ainsi des longueurs d’avance à la pandémie. N’ayant pas perçu la sévérité du Covid-19, elles risquent d’en être les victimes collatérales.

Face à la sévérité de la crise, aux hésitations voire à l’absence de réactivité rapide des ensembles régionaux, la renaissance des Etats-nations s’est imposée. Confronter les périls pour sauver sa population est la principale raison d’être de l’Etat, non de la tribu. Il est et reste le meilleur mobilisateur des efforts garantissant la sécurité nationale et d’abord celle des individus. La renaissance de cet Etat national est l’une des plus heureuses surprises du coronavirus.

Certes, plus un monstre brutal mais un Etat moderne c’est-à-dire sans parti pris, humble et modeste à travers le comportement de ses représentants officiels. Face à la pandémie, les Etats post Covid-19 devront exercer davantage leur pouvoir d’influence que celui de répression. Les priorités pragmatiques devront prendre le pas sur les envolées dogmatiques qui ont fait tant de mal, spécialement en Afrique.

Face à une attaque imminente, la riposte africaine se doit d’être pratique, décisive et rapide. En préparation au chaos annoncé et à l’urgence où vont se trouver incessamment les pays, des réponses appropriées doivent être mises sur pied. D’abord par les gouvernements nationaux et ce n’est pas une clause de style. Riches ou pauvres, les Etats ont la capacité de faire face à l’urgence. Ils pourraient découvrir le ‘’cygne noir’’, c’est-à-dire ce qui existe et qu’ils ne connaissent pas, ou ne voulaient pas connaître.

Il s’agit d’abord d’imposer, par la rigueur et l’exemple au sommet, l’obligation de discipline. Les campagnes des médias et autres réseaux sociaux y aideront. Ensuite, assister ceux qui vivent sans revenus fixes ou de très bas niveau, c’est à dire les travailleurs du secteur informel, ceux du monde rural, les retraités et les femmes chefs de famille.

Sur le plan économique, c’est un leurre de croire les économies africaines homogènes quand elles sont plutôt hétérogènes et donc exigent des réponses au cas par cas. La crise y aura nécessairement des impacts variés. Les transports, les mines et le tourisme – là où il est significatif – souffriront. Au contraire, la baisse des prix du pétrole devrait bénéficier aux pays importateurs, la majorité des Etats, mais pourrait affecter la recherche de gaz. La production agricole, victime de dumping international et de politiques nationales démagogiques, qui la soustrait à l’investissement moderne, serait gagnante.

Par ailleurs, plus de rigueur dans la gestion des fonds publics aidera la lutte contre la corruption endémique et dégagera des fonds non budgétisés. Le paiement de la dette intérieure, bien que souvent d’origine douteuse, devrait injecter plus de ressources dans les économies nationales.

A ce niveau, des institutions financières continentales telles la Banque Africaine de Développement, l’Afreximbank et la Badea, apporteront leurs contributions techniques et financière au combat. En effet, il faudra négocier et réussir la suspension des paiements de la dette extérieure. La réponse internationale – Banque Mondiale, Fonds Monétaire International – doit consolider les efforts nationaux. Plus de souplesse, à travers une négociation menée par de véritables experts (il en existe), aboutira à des prêts et dons ciblés pour les pays les plus fragiles tels ceux du Sahel. Pour l’efficacité, leur utilisation effective devrait être rapide et transparente.

Ces efforts encourageront les peuples à croire et à soutenir leurs dirigeants. Des dirigeants qui ont d’autres combats tel le terrorisme et les trafics divers.

Si les trafics risquent de prospérer davantage – moins de policiers pour les suivre et de vastes espaces libres pour se mouvoir – qu’en sera-t-il des conflits internes, ceux liés au terrorisme? Si seulement, comme disait le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, on pouvait ‘’confiner les conflits’’! Mais ce n’est pas le cas.

Au Sahel-Sahara les attaques et prises d’otages devraient s’intensifier. Les terroristes profitent déjà des cafouillages et de la peur liés à l’actualité pour lancer des campagnes de désinformation destinées d’abord à rassurer leurs combattants hésitants et à démoraliser leurs adversaires. De fait, la mise en place des confinements et la surveillance des frontières imposent de nouvelles tâches aux forces de sécurité, assurant ainsi plus d’espace aux radicaux. Comme ailleurs, les terroristes au Sahel n’aiment pas une actualité qui les place au second plan. En ce sens, si à court terme, le combat contre le Covid-19 les concurrence, il les aide aussi dans leur campagne anti-occidentale. La vue de pays occidentaux impuissants face à la pandémie et fournis en masques et équipements sanitaires fabriqués par la Chine et transportés par la Russie leur permet de miser sur une ‘’victoire certaine face à des infidèles en rapide déclin’’. Du pain béni pour leurs combattants qui ne demandent qu’à croire. En définitive, la cohérence et l’efficacité de la réponse des gouvernements africains au Covid-19, avec, à la clef, l’adhésion des citoyens, seront le tournant dans le combat contre le terrorisme. Hélas, dans un contexte volatile, rien n’est à exclure.

Mais comme le disait Roosevelt, seule la peur est à craindre. En définitive, le Covid-19 et les pandémies à venir ne seront pas vaincus en Afrique par le seul confinement. Leurs origines et leurs propagations ne peuvent être défaites que par plus de transparence et plus de discipline. Deux ingrédients qui restent à ce jour de véritables garants d’une bonne santé pour tous, riches et pauvres.