Ghazouani/Aziz : Rupture consommée Imprimer
Lundi, 09 Décembre 2019 08:28

Ghazouani/Aziz, le feuilleton de notre hiver, continue de rythmer la vie politique et les conversations dans tout le pays. Coup sur coup le président en exercice ne cesse de marquer de points en encerclant son ami, l’ancien président, devenu brusquement –gratuitement- son adversaire voire son ennemi. L’UPR, le dernier champ de bataille entre les frères ennemis, penche largement en faveur de Ghazouani.

Le président Ghazouani, drapé dans un silence qui paraissait inaltérable, a finalement parlé, mardi dernier, dans un entretien exclusif accordé au journal français le Monde au cours duquel il a évoqué pour la première fois le différend entre lui et son ‘’frère et son ami’’ avec lequel il a fait ‘’ –Aziz, ndlr- beaucoup de choses depuis une quinzaine d’années’’.

Répondant à une question relative au divorce avec ‘’son frère et ami’’, Ghazouani explique : « certains pensent qu’il existe un fossé profond entre l’ancien président Aziz et moi. Je ne lui donne pas cette ampleur. Je ne cache pas qu’il existe un décalage entre nos visions et nos appréciations d’une situation donnée… ». Cet épisode sera-t-il clos ? Je ne sais pas, rétorque-t-il.

A propos des changements intervenus au niveau de sa sécurité : « j’aurais dû faire ça avant… ».

Emanant d’un homme aussi réservé, ces déclarations, à priori douces, reflètent de grandes divergences entre Ghazouani et Aziz. En effet, si ce n’était pas le cas, le président n’aurait même pas évoqué le différend. S’il s’est décidé à le faire en le plaçant sur la scène publique, commente un diplomate, c’est qu’il n’y a plus rien à sauver.

Il est en effet avéré qu’un jour avant la célébration de la fête de l’indépendance, le président Ghazouani a annulé un entretien avec une multitude d’organes de presse français qui étaient déjà arrivés à Nouakchott au risque de leur faire croire que le pays est sous la menace d’un imminent putsch. Selon l’un des journalistes membre de cette expédition, Ghazouani a annulé leur rendez-vous parce qu’il ne voulait pas encore parler des relations en train de se détériorer entre lui et son prédécesseur. Cette gêne semble bien être dépassée. C’est ce qui ressort de l’interview accordée au Monde. Celle-ci parait s’inscrire dans un paquet de mesures visant à marginaliser ou encercler l’ancien chef d’état.

Après s’être assuré du soutien d’une majorité écrasante des députés UPR et la réorganisation de la sécurité présidentielle carrément sortie du contrôle de Aziz, le pouvoir a attaqué le dernier bastion, l’UPR, à partir duquel Aziz avait tenté de lancer son opération de reconquête du pouvoir.

Après trois mois d’absence de la Mauritanie, Aziz tenait, parait-il, à ‘’remettre de l’ordre’’ dans le pays ’’envahi par les gabegistes et autres prédateurs chassés des affaires pendant la décennie glorieuse’’. L’homme n’avait tout simplement pas compris qu’il avait réellement perdu le pouvoir et que la présidence comme l’a si bien dit l’ex président ivoirien Laurent Gbagbo n’est pas un banc sur lequel peut s’asseoir beaucoup de gens mais juste un fauteuil qui ne peut accueillir plus d’une seule personne.

Mais c’était sans compter avec le fait que Ghazouani est lui également décidé à exercer pleinement le pouvoir. Et, contrairement à ses habitudes, est disposé à livrer une féroce bataille avec son ‘’frère et ami’’, Mohamed Ould Abdel Aziz. Même l’UPR, le bébé de l’ancien sur lequel il croyait pouvoir compter, lui est désormais arraché par celui là même qu’il estimait comme étant un simple subalterne.

Le comité chargé de la gestion provisoire du parti, structure hybride désignée par l’éphémère congrès de l’UPR (mars dernier), est tombé dans l’escarcelle du pouvoir Ghazouani. Lors d’une réunion présidée par son secrétaire général, le ministre du Pétrole Mohamed Ould Abdel Vettah, il a fixé la date de la tenue du congrès du parti les 28 et 29 décembre. Bien avant le mois de février visé par la même commission lors de sa réunion du 20 novembre présidée par Mohamed Ould Abdel Aziz. Au moins deux personnes (le maire de Benichab et Fall Nguissali), qui n’avaient pas signé la déclaration qui reconnait Ghazouani comme référence idéologique, sont rentrés dans les rangs et assistent désormais aux réunions de cette commission. Son président et son vice-président (Seyedna Aly et Boidjel) sont en négociation avec le pouvoir et seraient sur le point de rejoindre la troupe.

Aziz isolé…

Il est clair que le président Ghazouani consacre entre ses mains tous les leviers du pouvoir (parlement, armée, parti-état) ne laissant rien à l’ami devenu rival. Ce dernier a-t-il les moyens pour s’opposer ou contrecarrer l’action du pouvoir ?

A priori non ! Car après le presque démantèlement de l’ex basep, Aziz a perdu son principal instrument qui lui a permis de tenter et de réussir deux coups d’état. Il a également perdu son bataillon parlementaire et sa position dominante dans l’architecture du pouvoir.

Est-il arrivé à la conclusion qu’il a perdu la bataille de reconquête? Pas d’indication, tant l’homme, d’habitude bavard, n’a plus fait de commentaire public depuis sa fameuse et peu réussie audience avec les structures de jeunes et de femmes de l’UPR. Mais la bataille semble être portée sur les réseaux sociaux et sur l’application WhatsApp par les partisans des deux hommes. Et continuent donc la bataille sur un ton souvent vulgaire et populiste. Ont-ils l’aval des deux présidents ? On ne sait pas, toujours est-il que le gouvernement et ses démembrements ont reçu l’ordre de cesser toute campagne contre Aziz. C’est dans ce cadre que les déclarations en off –négatives sur la décennie Aziz- du PM, Ould Cheikh Sidya, publiés par le journal Le Monde et repris par un site de la place ont été ‘’recadrés’’ par un responsable gouvernemental.

Il est important de noter que Ghazouani et Aziz se sont vus au moins à deux reprises, à la présidence et au domicile de l’ancien président, sans pouvoir trouver un terrain d’entente. Aziz aurait exigé la démission du PM, du dircab, du ministre de l’intérieur et du directeur de la Sonelec coupables de piétiner et de déstructurer les acquis de la décennie… Il ne supporterait pas les immiscions des islamistes dans la conduite de l’Etat.

Des reproches qui ne convainc pas le président Ghazouani qui aurait expliqué à l’anicien président la nécessité de pacifier la scène politique en vue de se consacrer à l’essentiel… Affaire à suivre.