Congrès de Tawassoul : L’Alternance au sommet Imprimer
Mardi, 09 Janvier 2018 18:39

Les rideaux sont tombés, dimanche soir (24 décembre), au palais  des Congrès de Nouakchott, sur les assises générales du parti islamiste Tawassoul. Le troisième congrès ordinaire de cette formation politique –pas exactement comme les autres- a été marqué par une alternance inédite au sommet de ses instances.

Le député Mohamed Mahmoud Ould Seyidi, un Ideyboussat, a été élu nouveau président du parti à l’issue du vote final des congressistes dans la nuit de dimanche à lundi. Il a obtenu 613 voix correspondant à 79,8% des suffrages exprimés des 935 congressistes.

Inédit également! Le secrétaire aux affaires politiques du parti, Cheikhani Ould Beibe, un Oulad Ghaylan de
l’Adrar, arrivé en seconde position avec 79 voix, soit 10, 24 %, avait déjà publié dimanche, en début de soirée, sur son compte Facebook, un posting appelant les délégués au congrès à désigner Ould Seyidi à la tête du parti.

Retour sur l’événement politique, certainement le plus significatif, en Mauritanie, de cette fin d’année 2017.

Palais des Congrès. Vendredi 21 décembre. Depuis le début de la matinée des va-et-vient incessants dans les allées et couloirs du lieu annonçant l’imminence d’un grand événement qui n’est autre que les assises du 3ème congrès ordinaire du parti Tawassoul. Rien n’a été apparemment épargné pour donner à l’événement un grand éclat et une très grande publicité au cours de cette période de grande absence de la politique et de ses hommes de la scène nationale. Le triomphe, certes sans gloire, du référendum sur les amendements constitutionnels n’a pas apporté les ailes de gagnant au camp présidentiel plus que jamais traversé par de grandes divergences qui n’ont pas, paradoxalement, profité au camp du refus, l’opposition radicale, laminée, faible, très affaiblie et qui donne l’impression d’avoir complètement disparu de la circulation.

Au milieu de ce désordre sans précédent, qui caractérise la scène politique, surgit Tawassoul avec l’organisation en grandes pompes de son troisième congrès, celui de ‘’l’alternance’’ au sommet du parti et même dans ses instances.

 

En effet, en l’absence d’idéologies concurrentes, cette formation d’obédience islamiste, jouit d’une assez importante audience dans les milieux des femmes et des jeunes. Au palais des congrès, où le congrès Tawassoul s’est tenu les 22, 23 et 24 décembre, l’affluence était très forte à l’ouverture des assises du parti islamiste. Des Jeunes, filles et garçons, habillés aux couleurs du parti, veillaient sur l’ordre et la sécurité. Et semblaient appliquer scrupuleusement les dispositions préconisées par la commission d’organisation qui, selon son président, l’ingénieur Ould Mballa, a fait un travail de fourmi pendant plus d’une année afin d’assurer une ‘’réussite éclatante’’ pour l’événement.

Quant aux congressistes, qui viennent de l’intérieur du pays, de Nouakchott et même de l’étranger, ils sont au nombre de 985 délégués et étaient identifiables à leurs sacs confectionnés pour la circonstance  et qu’ils arboraient fièrement dans les allées du palais.

Invités nombreux

En plus des délégués et des nombreux militants présents, le congrès de Tawassoul a attiré un nombre impressionnant d’invités, de l’intérieur du pays et de l’étranger. Parmi les hôtes de marque de la mouvance islamiste, on comptait la présence de Khaled Méchal, l’ex chef du Hamas, qui fut la vedette du conclave. A ses côtés, il y avait le vice président du parti tunisien Nahda, Abdelvettah Mourou. Lui aussi une grande figure du mouvement islamiste. Des représentants des formations islamistes du Maroc, du Soudan, du Sénégal, de Libye, du Mali, de la Gambie… étaient là.

Sur le plan national, on note la présence de toutes les grandes formations politiques, de l’opposition et de la majorité. En plus des personnalités, des artistes, des journalistes, des syndicalistes. Petite remarque: l’absence de personnalités de la galaxie islamiste alliée au pouvoir et qui se dispute avec Tawassoul, ou plutôt ses Imams et savants, le contrôle du champ religieux dans le pays. Certains parmi eux étaient pourtant invités comme l’attestent leurs noms inscrits sur des sièges restés vides dans la salle centrale du palais où s’y est tenue la cérémonie d’ouverture…

Ouverture grandiose

Initialement annoncée à 18h, l’ouverture du troisième congrès du parti Tawassoul n’a finalement eu lieu qu’aux environs de 20h. Le speaker chargé de la liaison, tout en s’excusant, expliqua que des impératifs liés à la sécurité de l’hôte de marque du Congrès, Khaled Mechal l’ancien homme fort du Hamas palestinien, avaient retardé le démarrage de la cérémonie d’ouverture festive qui allait se poursuivre d’ailleurs jusqu’aux alentours de OH.

Une cérémonie marquée par plusieurs discours de dirigeants du parti (le président du congrès, le président de la commission d’organisation et le président sortant du parti) entrecoupés parfois par des animations musicales jouées par la propre troupe du parti. Une troupe de chants à cappella composée de trois jeunes gens coiffés à la manière des stars du foot et chaudement applaudis par les militants et par les membres de la direction qui s’étaient levés pour accompagner leurs artistes par une danse très particulière. Après eux, vint le tour de deux garçons de Cheikh Dedew qui chantèrent, de la même manière, un poème composé par leur papa en l’honneur de Khaled Méchal. Une séquence très applaudie, elle aussi…

Avant de lire son discours bilan, Jamil Ould Mansour, profitant de l’atmosphère de détente provoquée par la ‘’bonne’’ prestation de la troupe de son parti au sein de l’assistance, a rassuré tout le monde quant à la résolution des gens de Tawassoul à développer les performances de cette troupe qui n’est qu’au début de sa carrière. Une manière comme une autre de dire la volonté très manifeste pour ‘’normaliser’’ la situation de ce parti en le présentant comme une formation politique comme les autres. Un statut ‘’normal’’ qui parait vraiment un objectif réel chez le président sortant de Tawassoul qui a forgé cette formation et a réussi à ‘’recoller ses pièces’’, estime un observateur averti de la scène politique invité au congrès.

Jamil, Ne nous quitte pas !

En dépit de son parcours riche et complexe, le président sortant de Tawassoul donne l’impression quand même d’un jeune retraité dont le retrait ne saurait être définitif. La scène politique ne le lâche pas et ses amis au parti auront certainement besoin de lui. De son savoir faire, de sa culture politique, de son verbe et de sa longue expérience.

A l’aise avec les jeunes, les vieux, les femmes, les religieux et même les sans religion, Jamil Ould Mansour est passé maitre dans l’art d’écrire ou plutôt de dire les discours, les mots les plus merveilleux qui allient généralement le sens et le verbe. En Arabe, en Hassaniya et, de plus en plus, en Français. Rien en effet ne parait résister à ce charmeur hors pair qui est véritablement le bâtisseur du parti Tawassoul.

Il est, en effet, passé par toutes les étapes du militantisme, toutes les alliances et toutes les positions jusqu’à ce qu’il a pu former son propre parti. Ou plutôt le parti de sa mouvance islamiste en août 2007 pendant l’éphémère règne du président civil Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi.

L’effort de construction ou de reconstitution de la mouvance islamiste durement frappée par la répression policière en 1994 allait se confondre avec le nom de Ould Mansour qui, tout de suite après l’élargissement de la direction suite à des aveux publics passés à la télévision et à la Radio, tenta de recoller les lambeaux d’un mouvement dont les membres paraissaient, politiquement, innocents et peu rompus aux joutes et manœuvres politiques. Cette opération de reconstruction passa d’abord par la présence médiatique, puis par un engagement résolu dans le camp de l’opposition au sein de l’UFD/EN puis au RFD avant de former la mouvance des centristes modérés, l’ancêtre direct du parti Tawassoul.

Pendant ce long et périlleux parcours, Jamil Ould Mansour s’illustra comme homme politique habile, de commerce agréable; et de démocrate soucieux d’amarrer sa formation à la vie politique de la Nation. Cette réussite est d’autant plus éclatante que Tawassoul se présente aujourd’hui comme le parti mauritanien qui affiche le plus grand nombre de militants et qui arrive à mener une vie politique intense et régulière. Son nouveau président est-il en mesure de conserver ou même de développer –pourquoi pas ?- le legs de Ould Mansour ?

Un président, nécessairement !

Même si l’on doit attendre la constitution des instances dirigeantes de Tawassoul (Bureau exécutif ) pour juger du degré d’alternance dans les membres de sa direction, il est quand même clair que ce parti parait avoir été piégé par le slogan en vogue de l’alternance passé, par les temps qui courent, en mode opératoire très cherché ou même exigé par les opinions. Même si cela pourrait, le cas échéant, être franchement considéré une perte sèche au change… Tant Ould Mansour paraissait, pour bon nombre d’observateurs, tout simplement irremplaçable et capable de continuer à diriger son parti avec élégance et dextérité et finesse.

Mais son départ sonne tout de même comme un respect scrupuleux des textes réglementaires du parti islamiste qui fixent les mandats de son président à deux. Une leçon prodiguée aux autres acteurs politiques dont certains se cramponnent à leurs postes depuis la création de leurs partis. Et surtout au président Aziz auquel on prête l’intention de vouloir prolonger au-delà de deux mandats…

De toutes les façons, le nouveau président de Tawassoul, Mohamed Mahmoud Ould Seyidi, est loin d’être un parachuté. Cet homme, taciturne et discret, est professeur à l’ISERI (Institut des études et recherches islamiques). Il parle au moins deux langues en plus de l’arabe : français et anglais. Il fut ministre, au nom de Tawassoul, dans l’éphémère gouvernement de Ould Waghf avant de s’occuper de la gestion de l’Association Al Moustaqbal. Une association lancée par l’érudit Ould Dedew et qui fut interdite par le gouvernement mauritanien. Dans son registre de militantisme pour la cause islamiste, on ne peut omettre son exil en Belgique, en même temps que Jamil, fuyant la répression qui frappa leur mouvance pendant les dernières années du règne du président Ould Taya.

Certains commentateurs lisent à travers le choix du nouveau président Ould Seyidi, en plus du changement au sommet du parti, une alternance régionale au profit du grand Charg à la place du Trarza dont est issu le désormais ancien président du parti, Jamil Mansour. Il y a aussi le fait que le nouveau président est un marabout qui succède à un guerrier. Un autre symbole par les temps qui courent marqués, dans l’opinion, par un fort retour de la rivalité Hassan/Zawaya…

Enfin, la désignation de celui-ci, du même ensemble tribal que le numéro deux du système, le général Ghazouani, doit rassurer le régime.

Un objectif tactique  constant chez la mouvance islamiste mauritanienne qui tente d’éviter, à tout prix, une confrontation directe avec le pouvoir, mortelle, à ses yeux, à l’image de ce qui s’est produit pour les frères musulmans d’Egypte qui se sont trop exhibés pour attirer sur eux la colère de l’armée et de toute la classe politique égyptiennes.

Mais quelque soit le changement ou la continuité que va apporter le nouveau numéro un de Tawassoul, cette formation politique, qui semble avoir dépassé largement l’âge de sa maturité, est appelée désormais à faire des choix politiques clairs par rapport à son positionnement définitif sur la scène politique. Un statut qui procure des avantages, mais comporte également des risques.

Dangereuse exposition des troupes…

Invité à l’ouverture du dernier congrès de Tawassoul, un vieux routier de la politique nationale chuchota à l’oreille de son voisin : ‘’cette grande exposition des troupes de Tawassoul constitue une grave erreur qui risque de provoquer beaucoup de dégâts pour cette formation…’’. En effet, poursuit-il, ‘’ce grand rassemblement des troupes doit être accompagné par leur utilisation effective et instantanée dans une action quelconque, sinon cela pourrait réveiller tout simplement la peur et l’hostilité chez les autres belligérants, à leur tête le pouvoir qui, chez nous, n’accepte pas la concurrence et possède une longue expérience dans l’art de la manipulation contre ses adversaires…’’.

Cette remarque parait bien réelle. D’ailleurs certains milieux islamistes soutiennent que le pouvoir actuel serait derrière la tentative avortée de création d’un parti salafiste dont l’objectif premier aurait été de contrecarrer l’ascension de Tawassoul dans l’opinion. Et surtout de le concurrencer dans la bataille féroce que se livrent le pouvoir et ses adversaires pour le contrôle du champ religieux. Cette mouvance salafiste était très présente dans la mobilisation des manifs pour la Nousra. Quelques gens de ses membres sont même allés jusqu’à brandir le drapeau de l’état islamique, sans y être inquiétés par les forces de l’ordre, au cours de la manifestation organisée en faveur de Jérusalem.

La même suspicion à l’égard de Tawassoul existe au sein de l’opposition où l’on s’interroge souvent sur le positionnement politique de cette formation pas comme les autres. Auteur du slogan dégage Aziz, elle préside l’institution de l’opposition démocratique qui traite avec le pouvoir et est également membre du Forum national pour l’unité et la démocratie (FNDU) qui regroupe les partis de l’opposition dite radicale qui n’a pas reconnu les résultats de l’élection présidentielle de 2014.

C’est dire que le parti Tawassoul, même s’il parait visiblement bénéficier encore de la compréhension des uns et des autres, semble constituer tout de même une exception sur la scène politique. Au cours de son dernier congrès, il a bénéficié du concours du gouvernement qui a mis à sa disposition des véhicules du protocole et des garde-corps pour accompagner son hôte de marque, Khaled Mechal. Ce dernier a même révélé à ses interlocuteurs de l’opposition qu’il avait accepté l’invitation de Tawassoul sous réserve d’avoir l’accord du président Aziz. Comment le parti islamiste a-t-il décroché cet accord au moment où les ponts paraissent, à priori, coupés entre l’opposition et le pouvoir ? Y-a-t-il des voies secrètes entre les deux parties ? Ou s’agit-il simplement d’un banal avantage que n’importe quel parti, fut-il de l’opposition, est en mesure d’arracher du gouvernement ?

D’autres interrogations, sans réponse pour le moment, demeurent posées par rapport au rang du cheikh Mohamed El Hacen Ould Dedew au sein de Tawassoul ou des liens entre lui et le parti au cas où il n’y est pas. Il y a également les sources de financement de cette formation qui respire une assez bonne santé financière comparée à ses pairs de l’opposition qui continuent de tirer le diable par la queue pour arrondir leurs fins de mois.

Concernant la première question relative à Dedew, ses partisans le présentent comme étant au dessus des partis politiques et même au dessus des Etats, tant il s’est confirmé comme l’un des érudits de la Oumma dont la réputation et le prestige dépassent largement les frontières de la Mauritanie. N’est-il pas l’adjoint de l’égyptien Ghardaoui au sein de l’association des Oulémas ? Ne parait-il pas le plus indiqué à sa succession ?

Cela est vrai, mais parallèlement à cette aura, Dedew n’est-il pas celui qui a signé en 2003, au nom de la mouvance, le ralliement de celle-ci à la candidature de l’ancien président Haïdalla ? Plus prêt, l’érudit n’émet-il pas, de temps à autre, des Fatwas qui légitiment les positions politiques de Tawassoul ? Ne contribue-t-il pas au financement de ce parti ?

Quant aux origines des financements du parti, Jamil Ould Mansour répétait souvent que les fêtes et autres cérémonies de Tawassoul étaient financées par les contributions, parfois généreuses, de ses adhérents et, surtout, de ses adhérentes. Ce qui est bien réel, tant et si bien qu’il s’agit, à leurs yeux, d’une cause sacrée qui allie la vie éphémère et l’au-delà. Mais cela est-il, à lui seul, suffisant pour attirer les sous nécessaires au fonctionnement du parti ? Certains n’hésitent pas à dire non. Ceux-ci estiment, en effet, qu’il y a une internationale islamiste qui est arrivée au pouvoir dans certains pays comme la Turquie qui serait généreuse à l’égard des frères islamistes dans tous les pays, y compris la Mauritanie. En plus de cela, la nébuleuse contrôlerait le marché de change informel et les importations en provenance de Chine pour bon nombre de pays du monde…

Quoi qu’il en soit et quelque soit le degré de son amarrage à l’international islamiste, le parti Tawassoul parait désormais incontournable sur la scène politique nationale au sein de laquelle il a forgé une position de choix qui lui a permis de commercer avec les uns et les autres en fonction de son intérêt du moment.