Journée d’hommage à Mohamed Saïd Ould Hamdy : Un dernier adieu Imprimer
Jeudi, 29 Octobre 2015 12:06

Samedi 24 octobre, une journée d’hommage à la mémoire de notre regretté frère et ami, Mohamed Saïd Ould Hamody, a été organisée *par la famille et les amis du défunt, à l’Institut français de Mauritanie (ex-CCF) de Nouakchott.



La cérémonie proprement dite, qui a été précédée d’une exposition de photographies et de quelques œuvres de l’illustre disparu, a été un moment de grande émotion. Des contributions et divers poèmes d’hommage ont retracé la carrière professionnelle de  Mohamed Saïd Ould Hamody (journaliste, diplomate, grand commis de l’État), et les multiples dimensions de sa personnalité (immense homme de culture, militant des droits de l’homme, etc.).

Au nom du comité d’organisation de la journée, notre confrère Abdoulaye Ciré BA a rendu à Mohamed Saïd Ould Hamody un vibrant hommage que nous reproduisons ci-dessous.

Un dernier  adieu

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. »
Martin Luther King


Les Haalpulaar’en ont toujours éprouvé deux grandes inquiétudes face à l’inéluctabilité de la mort, et les ont exprimé en vœux qu’ils adressaient aux personnes auxquelles ils souhaitaient une fin digne :

« Woto  a maay gooto! »
« woto a maay e niɓɓere! »
« Que tu ne meures pas dans la solitude !
« Que tu ne meures pas dans l’obscurité »

Mourir dans la solitude signifie quitter ce monde sans descendance, que celle-ci soit génétique, intellectuelle ou spirituelle. L’obscurité, elle, symbolise la misère matérielle, morale ou psychologique.
Mais il est des êtres bénis, et Mohamed Saïd Ould Hamody en était un, que la grâce de leur Créateur a épargné de la solitude, et préservé de l’obscurité.

Mohamed Saïd a parcouru la vie et en est sorti dans le flot de l’amour et de l’amitié. Il a vécu et il est mort dans  la pleine splendeur du jour, le désert de l’âme lui étant, à jamais inconnu

Mais il connaissait le désert ; il savait sa beauté et la perversité de ses mirages.

C’est à Atar, sur le rivage occidental du Sahara, qu’il a vu le jour. C’est dans cette cité du nord que s’est déroulée son enfance, dans un espace resté dans le souvenir des compagnons qui traversèrent avec lui cette saison de leur vie, comme une sorte de triangle magique, entre  « Garn el Ghasbi, Obdih et LeBreyzah, avec, plus loin, la palmeraie familiale de R’geyga et son improbable piscine.

Entre rocaille et verdure, Atar fut, en Mauritanie, l’un des premiers creusets d’un cosmopolitisme nouveau, porteur de dynamiques sociales qui ont ouvert des brèches dans la muraille des hiérarchies et des inégalités anciennes.  Dans les rues, les écoles et sur les terrains de sport, ces dynamiques ont façonné une fraternité neuve, qui transcendait les vieux clivages entre tribus, fractions et groupes sociaux divers.

Au premier rang des acteurs collectifs de cette dynamique et de cette fraternité figurent plusieurs groupes venus de divers segments tribaux, parmi lesquels les « Ehel Vaatma l’khoueydim » de l’époque héroïque, groupes qui jouèrent un rôle important dans la construction d’une identité collective inédite.

Au premier rang des acteurs individuels de ces transformations, s’impose la figure d’un homme au destin prodigieux. Parti de rien, à une époque et en des lieux où ses origines, son statut social et son absence de bagage intellectuel étaient des facteurs rédhibitoires, Hamody Ould Mahmoud, plus connu par son surnom « Dehah », ne fut pas seulement le bâtisseur une fortune considérable et le héros d’un success story aux accents de légende.

Son existence fut une alchimie enchantée, la synthèse harmonieuse et efficace de la richesse et de la générosité, du génie des affaires et de l’intelligence sociale, de la puissance acquise et d’une modestie naturelle qui désarmait toute adversité.

Rien n’illustre mieux le prestige de cet homme et son ascendant sur ses concitoyens que cette admonestation, passée au rang de dicton,  que  les adultes adressaient aux enfants qu’ils surprenaient à s’esclaffer : « Tarhaq maa buuk Dehah » (comment  peux-tu rire quand Dehah n’est pas ton père ?)

On imagine facilement les dégâts  psychologiques d’une telle semonce sur des esprits encore innocents. Il est plus difficile de penser aux effets de ce dicton sur l’esprit de la progéniture de Dahah.

Pour l’enfant et l’adolescent intelligent et sensible que Mohamed Saïd semble avoir été, s’entendre dire que l’on était membre de la seule fratrie d’une cité et d’une province à laquelle était donnée le droit de rire, et prendre conscience de son statut de privilégié a dû être un poids lourd à porter.

Même, et surtout, dans cet environnement cosmopolite marqué par la détribalisation, le métissage, la naissance d’une fraternité plus large que celle « du sang et du lait », et par l’irruption de la modernité

C’est probablement là qu’il faut chercher les racines profondes de ce qui deviendra le Mohamed Saïd qu’il nous a été donné le bonheur de connaître. C’est certainement là que se trouve l’explication de son entrée en écriture, par le biais d’une pièce de théâtre dont le titre, « Libre ou esclave », était à lui seul un programme, un slogan et un étendard. En avance de plus d’une décennie sur les initiatives antiesclavagistes organisées, cette œuvre, fut le premier coup de pied littéraire dans la fourmilière de l’esclavage.

Elle avait aussi une autre signification, car elle révélait que Mohamed Saïd était déjà davantage que le fils de Dehah ; qu’il était également et simultanément, l’enfant d’une cité à la configuration en perpétuelle évolution, le rejeton d’une communauté aspirant à changer les couleurs de la vie, un jeune homme en phase avec son époque et ses exigences de liberté et de modernité.

Le jeune étudiant aux idées modernistes échappa pourtant aux modes et aux engagements idéologiques dominants de cette période de sa jeunesse : le  nationalisme et le marxisme. Á l’inverse de la majorité de ses camardes d’âge lancés à l’assaut de l’ordre ancien, lui s’engagea dans la stratégie réformiste du parti au pouvoir de l’époque. 

Son peu d’inclination pour les discours révolutionnaires, son conservatisme « soft », ne signifiaient pas indifférence ou mépris. Il ne rêva certes pas du « Grand Soir », ou d’une jacquerie apocalyptique qui ferait table rase du passé, mais il ne détourna jamais le regard face à une injustice et, hormis la soumission à l’autorité divine, jamais il ne courba la tête devant les puissants ou face à une autorité abusant de son pouvoir.

Et surtout, dans les périodes où la vie devenait pesante et où les iniquités et les injustices obscurcissaient l’horizon, quand nombre d’esprits sombraient dans l’hystérie, la colère ou le désespoir, lui ne se laissa jamais submerge par l’amertume, et conserva intacte  sa foi en l’intelligence et en la générosité du peuple de ce pays, en sa capacité d’escalader les plus hautes montagnes.

Il était d’une foncière honnêteté, et il avait le courage de ses opinions. Il était  d’une simplicité vraie, et avait le mépris de la vaine gloriole. Il fut un homme aux avatars multiples et, en apparence, antinomiques.

Il fut un jeune enfant privilégié et sensible, un adolescent puis un jeune homme doué, respectueux de celles de nos traditions qui étaient conformes à son éthique de la dignité humain et à son sens de la noblesse, ouvert au monde et à ses vents les plus féconds. Il fut journaliste, diplomate, grand commis de l’État, chercheur, activiste culturel, militant des droits de l’Homme.

Il fut un père aimant, dont la parole, pour reprendre  les vers de Césaire, « calme et berce l’enfant qui ne sait pas que la carte du printemps est toujours à refaire ».

Pour ma part, l’image par laquelle je préfère me le représenter est celle d’un vieux « peul bidhanisé », funambule et un peu fou, marchant au dessus du vide, sur un mince fil tendu entre nos univers divisés, à la quête d’un invisible arc-en-ciel, que lui seul savait caché derrière notre diversité querelleuse et nos horizons dispersés.

Ceux d’entre nous qui l’ont approché ont tous aimé ce funambule, car Mohamed Saïd possédait ce don unique, ce don incroyable, de se faire aimer. C’est Saint-Exupéry, je crois, qui disait que « le plus difficile c’est de se faire aimer sans séduire ». Le fils de Dehah n’avait besoin ni de philtres magiques ni des colifichets de la séduction.

On l’aimait, et c’était tout. C’était immédiat, ou cela prenait quelque temps, qu’importe, il entrait invariablement dans votre cœur. Et le plus étrange et le plus beau, c’est qu’on ne s’en étonnait pas ; au contraire, on trouvait qu’il était bon, doux et légitime de donner son amour a qui mérite d’être aimé.

Car, que l’on ne s’y trompe pas, la plus belle œuvre que le fils de Dehah ait réalisée, son chef d’œuvre le plus abouti, ce fut Mohamed Saïd Ould Hamody. Il avait toutes les vertus de l’homme d’exception, et quelques unes des faiblesses si communes aux simples créatures  que nous sommes. Il était intelligent, et parfois naïf ; il était fort et fragile, simple et complexe : il était aussi humblement et aussi noblement humain qu’un homme ou une femme peut l’être.

Il fut, par choix, un homme du peuple, même si rien ne pouvait éclipser en lui cette aura d’aristocratie qui le nimbait de tant de grâce naturelle, ni effacer ce sourire de prince d’un Arabie ancienne qui seyait si bien à son visage, et s’accordait si parfaitement à ses paroles et à ses actes. 

Si, comme chacun d’entre nous, il eut sa part de souffrances et ses moments de faiblesse, il déploya ses ailes bien plus souvent que la plupart d’entre nous, en des vols aussi majestueux que celui de l’épervier dans la clarté azurée du jour.

Parce qu’il était une part de chacun de nous, il avait plus que quiconque une conscience aigue de nos légitimités antagoniques, du heurt entre les aspirations au changement des uns et l’attachement au statu quo des autres, de notre commune propension à créer et à justifier des inégalités là où la nature n’avait établi que des différences.

Parce que, il était la meilleure part de nous, il est notre avenir. Cet antépénultième surgeon d’une race poly-métissée et multiséculaire (à la fois hrâtîn,  wolof, soninké, bidhane, peul, aristocrate et plébéien) est le « grain de parfum » qui résumait le meilleur de ce « nous » collectif que nous feignons obstinément de ne pas voir.

Mohamed Saïd n’eut que peu d’ambition pour lui-même, mais il en avait de grandes pour son pays et pour son peuple. Son rêve de Mauritanie est celui d’une terre égale à tous ses enfants, d’un territoire libéré de toute servitude et de toute exclusion, où de l’insolente opulence de quelques nantis ne se nourrit pas de la misère du grand nombre, où tous les enfants seraient des « boobo laaɓa juuɗe », « des enfants aux mains propres », dignes d’être les commensaux des meilleurs parmi les adultes.

Son ambition était de contribuer à l’émergence d’une mosaïque polychrome, multiculturelle et consensuelle, au sein de laquelle chaque individu, chaque communauté et chaque catégorie sociale aurait toute latitude dans la recherche de la satisfaction de ses besoins matériels, intellectuels et spirituels.

Mais Mohamed Saïd connaissait le désert ; et à la beauté perverse de ses mirages, il opposa la transparente splendeur de ses rêves.


Il ne confondait pas la carte et le territoire, et il savait que sans cette part d’utopie dans laquelle nos rêves sont écrits, un pays et un peuple sont voués au desséchement et à l’anéantissement.

Comme il savait que, pour peu que nous en ayons l’envie et la volonté, la réalisation de nos rêves est toujours à portée de notre intelligence et de notre cœur.

S’il est vrai que nous ne pourrons jamais plus rien changer à ce qu’il fut, nous avons la tâche d’apporter notre part à la réalisation de son vœu pour la Mauritanie. Nous savons tous que le tapis ou la toile de tente qu’une femme a laissé en suspens, une autre femme s‘installe pour l’achever.

Par devoir ou par nécessité, nous avons la mission de continuer de tisser l’ouvrage qu’ont laissé sur le métier les meilleurs d’entre ceux qui nous ont précédé ; nous devons continuer d’enrichir cette tapisserie bariolée qu’est la Mauritanie, et dont, par un étrange paradoxe ou par une merveilleuse ubiquité, une part de Mohamed Saïd a été l’un des tisserands, et l’autre part un des fils de trame, solide et délicat, aux infinis chatoiements.

Une pareille cérémonie est toujours empreinte de tristesse solennelle et de nostalgie. Si l’une et l’autre sont aussi naturelles que légitimes, elles ne doivent cependant point nous faire oublier que Mohamed Saïd Ould Hamody était porteur d’un principe plus fort que la tristesse et la nostalgie, et qui a pour nom « Espérance ».

Dans une nation dont chacune des parties constitutives est close su elle-même et hermétique aux autres, dans des sociétés rongée par les inimités, et qui ont élevé l’hypocrisie au rang d’un art social, dans un pays fissuré par les clivages sociaux et politiques, et menacé par de vieux démons à la malignité obstinée, il a été l’une des rares bulles d’oxygène qui apportaient à nos cœurs l’espoir d’un sang renouvelé.

J’aime à penser que, dès les années où il acquit une conscience sociale, Mohamed Saïd Ould Hamody  fit le rêve qu’un jour tous les enfants d’Atar, et tous les enfants de Mauritanie, rayonneraient de bonheur, qu’ils riraient à gorge déployée, qu’ils riraient jusqu’aux larmes, parce qu’ils seraient tous devenus les enfants de Dehah.

Le poète irlandais Yeats a écrit  « Marchez doucement car vous marchez sur mes rêves ». Permettez-moi d’adapter les vers du poète à cette circonstance qui nous a réunis.  Sa vie durant, celui-là auquel nous rendons hommage aujourd’hui a déroulé ses rêves devant nos yeux et sous nos pas.

Au sortir de cette cérémonie et de cette salle, je vous en conjure, posez avec délicatesse vos pieds sur le sol ; marchez doucement,
car vous marchez sur les rêves de Mohamed Saïd Ould Hamody.

Je vous remercie.