Maurichronique : La craie et la rivière … Imprimer
Jeudi, 09 Avril 2015 12:18

Je suis fatigué. La rivière s’est asséchée. Je m’en suis tant désaltéré. Et j’ai laissé son eau stagner dans mes veines. Dans mes tripes. Dans mes petites et grandes panses. Sans penser un instant. Sans regarder devant. Je n’avais l’œil que sur le fion. Sur les années antérieures de disettes. Les années qui me brûlent le gosier.

Qui l’assèchent, rien qu’à y penser, miséreuses et funestes années. Il n’y a pas plus cruelles que les famines antiques. Ce n’est pas croyables, comment elles font corps dans leurs entassements, et deviennent par la suite substrat et fondement fondateur de soi.

J’ai tant essayé d’oublier. Tant tenté de sourire. Rien à faire. A chaque fois, à l’amorce des prémices du rictus, j’ai comme l’impression que mes lèvres vont craquer. Une odeur de sang, de plaie béante, m’assommait, me suffoquait et sapait toutes mes tentatives de distractions.

Ces choses restent. Graves et gravées, en moi. Quand j’ai aspiré les premiers lacs, je me suis dit que j’étais guéri de ma damnation antique. Que c’étaient une vraie, thérapie, les lacs. C’était juste une vue de l’esprit. Je n’étais pas guéri. Et je ne me suis pas calmé.

Les études, pour ne pas parodier  le poète, je n’en parle même pas. Pourtant, j’ai été dans des écoles. Mais enfin. Voyons alors. J’ai pris même la craie. De ma propre main. Je l’ai tenue, comme ça, en  la regardant, droit, dans sa rondeur de craie blanche. Ah, j’ai failli oublier. J’ai aussi pris des craies de couleur. J’ai cru, comme le lac, que j’allais enfin en finir.

Mais, il était là. Elle était là. Je ne sais même plus si c’est il ou elle. Je dirais, voyons, là. Comme le lac soufflé d’une gorgée. Rien à faire. La craie aussi. C’est comme le fou. L’histoire du coq. Et de la graine. Tu dis que j’ai touché la craie, de ma propre main et que j’étais jusqu’au tableau noir et que j’ai même résolu une opération ou deux.

Une addition, tu es sûr, une addition. Tu en es vraiment sûr ? L’impression me donne autre chose. Si encore j’ai touché la craie. Et si j’ai effectivement réalisé une addition. Et encore. Et en plus une addition. Tu es sûr que ce n’était pas une soustraction. L’autre rivière s’est asséchée. J’ai la soif dans le gosier. Le petit  palais sec. Le grand incertain. Mes lèvres en craquelures. La craie ! Non ! J’ai soif. J’ai vraiment soif. Et je suis trop fatigué.

Mouna Mint Ennas